‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 37 sur 247 · A L'AFFUT DES BUFFLES · texte numérisé non relu

A L'AFFUT DES BUFFLES

gazelle à demi digérée, encore assez entière cependant pour laisser reconnaître l’espèce de l’animal.

Le bruit que je fis en tuant le serpent qui, par parenthèse, n’avait pas tout à fait vingt pieds de long, effaroucha les sangliers. Nous les poursuivîmes , et , par une stratégie adroite , nous atteignîmes le troupeau, composé de dix têtes; nous en mîmes -deux dans notre sac. En outre, mes chasseurs emportèrent au camp les deux tronçons du serpent. Ils en firent une espèce de soupe ou de ragoût de boa, dont ils étaient très-friands. Quant à moi, je m’abstins d’y goûter : je ne puis donc dire mon avis sur ce mets.

Après ce jour de rude chasse, je dormis profondément sur ma couchette tant soit peu primitive, formée de nattes étendues sur la terre nue , et d’une couverture jetée sur moi ; j’avais pour ciel de lit le firmament étoilé, qui inc servait aussi de baldaquin et de toit.

Le 16 et le 17 se passèrent à tirer des oiseaux autour du campement. J’en empaillai quelques-uns, mais pas un seul n’était nouveau. Pendant ce temps, nos hommes chassaient et exploraient le pays en différents sens. Ils vinrent m’avertir que de grands troupeaux de buffles ( bos brachichcros) visitaient chaque nuit une prairie située à dix milles de notre camp, et je résolus d’avoir une rencontre avec ces importants personnages.

Nous partîmes le 17, vers le coucher du soleil, et A huit heures nous atteignîmes la prairie où nous espérions trouver notre gihier. Nous commençâmes par nous assurer d’une bonne cachette dans le bois qui bordait cette prairie, puis nous nous assîmes par terre et nous attendîmes.

En général , c’est fort ennuyeux d’attendre ; mais attendre par une nuit froide, depuis huit heures du soir jusqu’à deux heures du matin, en guettant toujours ce qui n’arrive jamais, il y a de quoi lasser la patience la plus robuste. La mienne était à bout, et je regrettais vivement ma couche du camp et ma couverture, quand tout à coup les buffles arrivèrent. Un troupeau d’environ vingt-cinq belles bêtes déboucha du bois et se dispersa tranquillement sur la pelouse. La lune descendait à l’horizon; de notre cachette nous pouvions voir les longues ombres des buffles glisser silencieusement de côté et d’autre, sans jamais venir à notre portée. Bientôt ils se sentirent tout à fait à

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leur aise et commencèrent li paître, à gambader çà et là, à folâtrer les uns avec les autres. Les voyant ainsi occupés, nous nous mîmes à ramper vers eux avec beaucoup de précautions, en avançant à peu près avec la vitesse d’un escargot. Déjà nous nous trouvions presque à portée, quand un subit changement de vent leur dénonça notre présence. Us< flairèrent l'air avec méfiance, et, se rassemblant en masse, ils disparurent dans les bois.

C’était jouer de malheur! Nos chasseurs proférèrent des imprécations en shekiani, et moi j'exhalai ma mauvaise humeur en toutes sortes de langues. Mais tout espoir n’était pas perdu. Nous retournâmes sans faire de bruit à notre affût , et là nous attendîmes encore patiemment pendant deux mortelles heures. A la fin, deux buffles, un mâle et une femelle, vinrent se promener nonchalamment dans la prairie, et se mirent à brouter l’herbe. Il faisait alors assez obscur; la lune s’était couchée, ne nous laissant que la clarté douteuse des étoiles. Nous épiâmes avec soin les mouvements des buffles, jusqu’à ce que le moment fût venu de nous aventurer; alors nous recommençâmes à ramper vers eux; cette fois nous arrivâmes à portée. Je choisis le mâle pour but , et Niamkala s'adjugea la femelle, pendant qu’Aboko se tenait prêt à me seconder avec son fusil dans le cas où je ne tuerais pas ma bête du premier coup. Nous fîmes feu tous deux à la fois, et par un hasard heureux, car la clarté n'était pas assez grande pour permettre de bien viser, les deux animaux tombèrent mortellement frappés.

Le jour allait bientôt poindre; nous fûmes d’avis de retourner au camp, et d'envoyer de là des hommes pour chercher nos prises, pensant qu’à cette heure si matinale elles ne seraient pas exposées aux attaques des bêtes féroces. Mais nous avions compté sans un léopard affamé. Bien que les hommes eussent fait diligence et fussent arrivés de bonne heure sur les lieux, la femelle était déjà à demi dévorée. Le pauvre léopard, pour s’être hasardé de si bon matin, avait dû presque mourir de faim, et je ne lui enviai guère son repas, quoique je regrettasse de n’avoir pas prévu sa visite pour le guetter cl. le tuer.

Le 22, nous levâmes notre camp et nous partîmes pour Sangatanga. La veille avait été très-occupée. Les hommes emballèrent les

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DOS BRACHICHEROS.

viandes, dont ils espéraient tirer profit à Sangatanga. Ils firent des corbeilles de feuilles de palmier dans lesquelles elle fut solidement empaquetée. Pendant qu’ils prenaient ce soin, ils énuméraient avec complaisance le tabac, le rhum et toutes les choses exquises qu’ils se procureraient en échange. Mais je savais qu’il ne fallait [tas faire grand. fond sur leurs beaux projets. Comme je l’avais prévu, ils distribuèrent plus tard à leurs amis la moitié de leurs provisions ; quant au reste, ce qui ne fut pas mangé par eux, ou gaspillé, ou donné au premier quémandeur venu , se réduisit à presque rien , et il n’y avait plus là de quoi faire du commerce.

Pour ma part, j’avais à emballer mes échantillons empaillés le plus soigneusement possible, de manière à les transporter commodément. Los singes et les oiseaux, et même les gazelles, étaient assez portatifs, mais les précieux échantillons du bos brachicheros étaient un fardeau incommode, sans compter que je me voyais obligé d'y donner les soins les plus minutieux. Celte espèce de buffle est très-rare, et ses habitudes n’ont pas encore été bien décrites. C’est le bœuf sauvage de cette partie de l'Afrique, un farouche et ombrageux animal. Il se tient pendant le jour dans l’épaisseur des forêts, mais la nuit il s’avance dans les prairies découvertes, en troupe de dix h \ ingt ou vingt-cinq têtes. En général, il se montre assez circonspect; cependant, à l’un de mes derniers voyages, j’ai rencontré de grands troupeaux qui évidemment n’avaient jamais été chassés. A mon apparition, le taureau, que l'on distingue aisément à la couleur foncée d'une sorte de poil ras et. peu fourni, se levait, dressait scs belles oreilles et sa queue mince et raide, et me regardait avec étonnement ; puis, si je m’arrêtais trop longtemps, tout le troupeau rentrait lentement dans la forêt. Quand ces animaux ont été chassés souvent, ils deviennent défiants et cessent de se hasarder dans la prairie en plein jour.

Le bos brachicheros est égal par les dimensions et par le poids h nos bestiaux de petite taille , mais il a plus de vigueur. Chez la femelle, le corps est recouvert d’une robe de poil roux peu fourni, qui croît plus épais le long de l’épine dorsale, et devient là d’un noir rougeâtre. Chez le mâle, le poil est en général plus foncé. Les jambes, au-dessous des genoux, sont d’un brun sombre, un peu plus clair

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chez la femelle. Ces animaux ont le sabot plus long et plus pointu que notre bétail domestique. La queue est presque nue à son extrémité, où se trouve une large touffe de poils noirs longue de plusieurs pouces.

La tôle, fort jolie, a quelque chose de la légèreté de celle de l’antilope. Le museau est noir; les oreilles, longues et pointues, frangées d’un beau poil soyeux noir et long de quelques pouces, prêtent beaucoup de grâce à cet animal. Ses cornes, de dix ou douze pouces, sont rejetées en arrière par une courbure gracieuse; elles sont noires, plates à leur base et arrondies vers leur extrémité ; à cinq pouces du front, elles sont cannelées transversalement, et ces cannelures saillantes, ii quatre rangs distincts, donnent évidemment plus de force à la corne. A l’endroit où les cannelures cessent, la corne s’amincit tout à coup, se contourne en devenant plus lisse, et se termine enfin par une pointe acérée. La partie qui est lisse a le poli noir de l’ébène.

Il y a de la beauté et de la grâce dans les proportions de cet animal, qui est agile et n’a pas la gaucherie du buffle ordinaire. Ln somme, sa physionomie et son aspect général donnent l’idée d’une espèce qui tient le milieu entre l’antilope et l’espèce bovine commune.

Ayant fait tous nos emballages , nous partons définitivement le 22 pour Sangatanga. Mes hommes en ont leur charge, et gémissent à chaque pas. Outre mes peaux et mes animaux empaillés, ils portent à peu près mille livres pesant de viandes qui leur appartiennent, et il est heureux, je crois, que nos provisions de poudre et de plomb aient commencé à s’épuiser, car s’il nous fût resté beaucoup de munitions, nous aurions été obligés d’envoyer demander du renfort pour transporter notre bulin. C’est le plus beau pays de chasse que j’aie trouvé dans celte partie de l'Afrique.

Mes hommes paraissaient fort gais , quoique haletants sous leurs fardeaux, et j’étais bien aise de les voir heureux. Arrivés à. trois milles de Sangatanga, ils se mirent à enterrer dans la forêt la plus grande partie de leur viande, en me priant de n’en rien dire à leur peuple ni au roi Bango , de peur qu’ils ne fussent volés par le roi et par le peuple. Je le promis volontiers. Ils m’expliquèrent alors qu’ils reviendraient pendant la nuit chercher ces provisions, pour les porter

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