‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 38 sur 247 · CHEZ LE ROI BANCO · texte numérisé non relu

CHEZ LE ROI BANCO

à la pelile plantation qu’ils possèdent presque tous. Une fois là, ils espéraient s’en régaler à loisir.

Nous atteignîmes la résidence du roi Bango dans l’après-midi du 23. Ceux de nos hommes qui étaient ses esclaves lui remirent immédiatement une bonne partie de ce qu’ils avaient rapporté, soit en provisions de bouche, soit en ivoire. Puis, protestant que c’était tout, ils eurent la permission de retourner à leurs affaires et d’aller raconter leurs aventures aux camarades enthousiasmés, dont les acclamations avaient salué notre arrivée.

Je restai seul avec le roi; qui me parut plus mal que lorsque je l’avais quitté. La peur de la mort le tourmentait; il remarqua, comme un fait singulier, que son état avait empiré aussitôt après mon départ, cl que même sa maladie avait redoublé la nuit où j’avais couché dans sa maison. Je vis bien que le vieux drôle croyait que je l’avais ensorcelé. Je répondis que j’ignorais la cause de sa maladie, mais (pie moi- même j’avais été malade, et que sans doute la saison en était cause; car nous étions dans le mois des froids. Cependant il me faisait toujours mauvaise mine; alors, pour couper court à des propos qui menaçaient de n’en pas finir, je lui dis que je n'étais pas magicien, mais que j’étais en revanche très- fatigué et très-affamé.

Là-dessus, il donna ordre à une de ses femmes de me faire du café. On alluma du feu dans un demi-baril plein de terre, qui était dans un coin de la chambre, et dont la fumée faillit m’aveugler. Quand le café fut prêt, j’y ajoutai quelques biscuits secs et du beurre, et je fis un bon repas dont j’avais bien besoin, n’ayant rien pris depuis mon déjeuner matinal.

Ma maison était trop éloignée pour que je pusse m’y rendre ce soir-là avec mes collections. En me rappelant les rats du roi Bango, je frémis à l’idée de rester chez lui, car je tremblais pour mes animaux; aussi les suspendis -je avec beaucoup de soin.

Je ne dormis presque pas; j’avais grande hâte d'étendre mes pauvres membres ; tout mon corps était endolori , les jambes surtout me faisaient souffrir; c’était l’effet d’une marche forcée. Tant que j’avais été en route, je m’en étais à peine ressenti, mais une fois reposé, la douleur m’empêchait de dormir. Les deux jours suivants.

L'A F R I Q 0 E ÉQUATORIALE

Si

je ne fis rien que de m'étendre au soleil. Mes hommes m’envoyèrent dire qu’eux aussi étaient hors d’état de venir jusque chez moi pour recevoir leur payement ; ainsi je n’étais pas seul à souffrir.

Cependant le peuple afflue de toutes les contrées environnantes pour m’examiner. Ils disent qu'ils n’ont jamais vu mon pareil. La plupart ont des doutes sur mon bon sens ; on les exprime et on les discute à mes oreilles avec le plus grand sérieux.

Mes hommes vinrent le 27 pour être payés. Ils étaient presque rétablis, et disaient qu'ils n’avaient jamais vu un homme marcher autant que j’avais fait. Nous nous séparâmes dans les meilleurs sentiments. Si j’ai jamais besoin d'eux , ils seront contents de me suivre, et je le serai aussi de les avoir, car c’étaient vraiment de bons compagnons. Cependant je souffrais toujours beaucoup d’une inflammation aux jambes, et je fus obligé de rester en r. po- , si bien que le mois de juillet était déjà arrivé, lorsque je inc trouvai en état de faire un pas hors du village.

Mc promenant un jour dans ce village, je vis un brave charpentier nègre qui s'acheminait vers la demeure consacrée à son fétiche, et j’eus le bonheur de pouvoir épier scs démarches sans être découvert. Il alluma d’abord un peu de l'eu nu milieu de la hutte, puis il se dépouilla de ses vêtements, et se fit des marques sur le corps avec de la craie blanche, en traçant particulièrement des raies avec grand soin sur un de ses bras et sur le milieu de sa poitrine; perdant ce temps, il marmottait continuellement des paroles auxquelles je ne comprenais rien, mais qui devaient être , sans aucun doute, des prières adressées à son fétiche. Puis, le feu fut éteint, et la cabane fermée. Quand il sortit , je me moquai de lui; mais il prit la chose très-sérieusement, et me dit que l’esprit iXuviba , qui a sa demeure dans l’Océan, s’était introduit dans sa poitrine et avait menacé de le tuer s'il ne l'exorcisait par la cérémonie que j'avais vue.

Le 29, le roi annonça à scs fidèles sujets que son grand fétiche lui avait annoncé la visite d'un négrier qui devait venir dans un mois pour prendre une cargaison. Naturellement, tout le monde croit fermement à une (elle prédiction; cl si, par hasard, elle ne se réalise pas, on croira encore à quelque autre prophétie que le fétiche royal

fcl'LTE DES FÉTICHES.

ou quelque autre pourra faire. Je suppose que le roi a eu un rêve, et qu’il l’a pris pour la parole du fétiche.

Je m’aperçois qu’il m'est difficile de me procurer des vivres , attendu que je n’ai pas de rhum, article dont les factoreries sont pourvues, et qui est le principal pour les nègres. F.n réalité, j'éprouvais une telle gêne, que je fus obligé do prier un des gens de la factorerie d'acheter pour moi quelques aliments; je les lui payais en denrées il l’usage des indigènes, que ceux-ci ne voulaient pas m’acheter directement , parce que je n’avais pas de rhum à leur procurer.

Le roi envoya son mafouga me demander si je voulais lui donner quelques tètes de tabac. I.e roi Bango est non-seulement un grand mendiant, mais aussi un grand avare. C’est le plus riche nègre de cette partie de la côte; outre ses centaines d’esclaves et ses trois cents femmes, il conserve dans ses magasins des trésors entassés qu’il se réjouit de grossir sans cesse, et dont une seule personne avec lui peut approcher : c'est une vieille femme, qui était la femme de son père, et qui est devenue la sienne par droit de succession.

Les trafiquants d’esclaves sont à sa merci; car il pourrait détruire leurs factoreries s’ils le mécontentaient, et le mal serait sans remède. Aussi se rend-il redoutable à tous par ses exactions, en les forçant de lui donner des quantités considérables de mousquets, de poudre et de calicot. Lorsque j’arrivai, instruit de la rapacité du roi, je me hâtai de lui dire que je ne venais pas pour acheter des esclaves, et que je n’avais pas grand’chose à lui donner; ce qui ne l’empêcha pas de me demander tout ce qu’il put.

Comme je revenais de voir le roi, je tirai un oiseau perché sur un arbre, et je le manquai; car j’avais pris du quinine ce jour-là, cl j'avais les nerfs ébranlés. Mais les nègres qui m’entouraient proclamèrent tout d'une voix que cette espèce était un oiseau fétiche, et que par conséquent je ne pouvais pas le tuer.

Je le tirai de nouveau, et je le manquai encore. Là-dessus, ils renchérirent, d'un air de triomphe, sur leur première déclaration, tandis que moi , piqué de voir que le diable avait de si bous répondants , je rechargeai mon arme , je visai avec soin , et à ma grande

satisfaction , comme à leur grand déplaisir , je fis tomber mon oiseau.

Alors, ils se rejetèrent sur ce que j’étais un homme blanc, qui ne relevait pas des lois du fétichisme ; de sorte qu’au bout du compte mon succès ne leur prouva rien.

Pendant quelque temps, l’herbe autour des villages avait été très -sèche. Les habitants étaient dans l'usage de faucher régulièrement la large bande de terrain qui entoure chaque maison ; mais je ne sais pourquoi ils avaient négligé ce soin . de sorte que le dernier jour de juin, pendant qu’un vent violent souillait de la mer, quelques brins d’herbe prirent feu accidentellement près du rivage, et en très peu de temps tout un village fut en flammes et brûlé jusqu'au sol. Je n’ai jamais entendu tant de cris ni de lamentations, quoique la perte fut légère, car la plupart des indigènes ont soin de mettre à l’écart tout ce qu'ils ont de précieux , et de le renfermer dans leurs plantations où ils vont se réfugier contre les attaques des ennemis qu’ils craignent le plus, c’est-à-dire des vaisseaux de guerre qui pourraient jeter des bombes dans les villages et tout incendier en peu de temps.

Un jour que j’étais allé tirer des oiseaux dans un petit bois assez près de ma maison, j’aperçus une procession de nègres qui sortait de l’un des barracons, et qui s’avançait à l’autre bout du bois. Comme ils s'approchaient, je vis deux bandes d'esclaves, chacune de six hommes , enchaînés ensemble par le cou , portant un fardeau que je reconnus aussitôt pour être le corps d’un autre esclave. Ils le transportèrent à la limite du bois, à trois cents mètres environ de ma demeure, et le déposèrent sur la terre nue; après quoi, ils s’en retournèrent à leur prison, sous la garde de l'inspecteur, qui, armé de son fouet, les avait suivis jusque-là.

« Voilà donc le cimetière des barracons! » me dis- je tristement, en pensant à ce pauvre malheureux, qui s’était vu arraché à son pays et aux siens pour venir mourir là, jeté en pâture aux oiseaux de proie, qui déjà obscurcissaient l’air au-dessus de ma tète, et que j’entendis bientôt se livrer bataille sur ces misérables restes.

Ce petit bois , qui n'était autre chose qu’un cimetière africain , offrait de chez moi un beau point de vue ; souvent j’avais eu l'idée

CIMETIÈRE DES DARRACONS.

de venir m’asseoir sous scs arbres touffus. Mais maintenant ce lieu devenait pour moi un objet d’horreur à mesure que je m’approchais pour voir à l’œuvre ces dégoûtants oiseaux. Ils s’enfuirent à ma vue, mais pas bien loin; perchés sur les branches les plus basses des arbres environnants, ils me guettaient du coin de l'œil, comme s’ils eussent craint que je ne voulusse leur dérober leur proie.

Comme je marchais vers le corps, je sentis quelque chose craquer sous mes pas, et, regardant à terre, je vis que j'étais au milieu d’un champ de crânes. J’avais posé le pied par inadvertance sur le squelette d’une pauvre créature disséquée depuis longtemps déjà par les oiseaux de proie et les fourmis, et blanchie par les pluies.

Un millier de squelettes pareils , ou de débris de squelettes , gisaient là sous mes yeux. Ce lieu servait, de longue date, au même usage; or, dans les barracons la mortalité est quelquefois terrible. L’herbe venait d’être brûlée, et les ossements blancs, épars de tous côtés, donnaient au sol une apparence étrange d’abord, puis effrayante quand on en avait reconnu la cause. En pénétrant plus loin dans les broussailles, je vis plusieurs piles d'ossements. C’était la place où autrefois, quand le cap Lopcz était un des grands marchés d’esclaves de la côte occidentale, et que les barracons étaient plus nombreux qu’aujourd’luti, on jetait ces misérables corps morts les uns sur les autres jusqu'à ce que les os, en se détachant, restassent amoncelés en hautes piles, comme des monuments d’un trafic détestable.

L’Africain libre regarde ce lieu avec autant d’horreur et de dégoût que le voyageur blanc. Il sc peut qu’aux yeux du lecteur il n’y ait qu’une bien mince inégalité de condition entre l’Africain libre et l’esclave; mais, en réalité, la différence est là tout aussi grande que chez les autres nations plus civilisées qui ont maintenu l’esclavage. Même dans ce grossier pays du cap Lopez , être né d’une mère esclave est une défaveur qui retire à l’enfant une grande partie du respect et de l’autorité dont jouissent scs compagnons, et cela quoique cet enfant soit en réalité né libre , puisqu'il suit la condition de son père. L’esclave, en Afrique, ne répond pas pour lui-même. S’il se trouve dans quelque mauvaise affaire , à propos d’adultère , de vol ou de commerce, il faut que son maître réponde pour lui et le

lire de là s'il le peut. Quant aux sépultures . les funérailles d’un Oroungou libre sont une grande cérémonie; il est porté en terre avec des soins infinis , et dans une place particulière préparée d'avance. Point de pire insulte pour lui que de supposer cpie ses restes pourraient dormir dans un champ de repos pareil à l’horrible charnier des barracons.

Le cimetière des Oroungous, où sont enterrés les habitants du cap Lopez, est en effet un lieu qui mérite d'étre visité, et que j’aurai bientôt occasion de décrire.

Mon vieux compagnon de chasse Fasiko vint avec une troupe de quarante hommes environ pour m’accompagner dans ma visite à la pointe Fétiche, à la rivière Fétiche, et à l’extrémité du cap Lopez; le lecteur trouvera sur la carte la situation de ces divers endroits par rapport à Sangatanga. Nous avions à traverser un pays stérile; aussi les femmes nous préparèrent -elles une grande quantité de farine ( manioc en poudre), des corbeilles de pistaches, des patates douces et des régimes de bananes. Fasiko y joignit bon nombre de nattes pour notre coucher, et des chaudières de cuivre pour notre cuisine; nos hommes furent chargés de sel pour saler le poisson, et de ces ustensiles de cuivre appelés neptunes, dans lesquels ils devaient faire bouillir l’eau de mer, afin d’en tirer de nouvelles provisions de sel; car on en prépare de grandes quantités dans la saison sèche.

C’était une jolie partie de plaisir; le cap Lopez est le cap May des États-Unis, ou le Trouvillc de la France, et la saison sèche répond à notre mois de juillet , à cette époque où quiconque est quelque chose , est présumé quitter la ville pour aller « aux bains de mer, » avec cette différence pourtant que les habitants de Sangatanga, qui n’ont pas les plaisirs de la civilisation, et qui en réalité n’ont guère de plaisirs d’aucun genre, passent une bonne partie de leurs « vacances d’été » à prendre , saler , sécher et fumer de grandes quantités d’excellent poisson, fort abondant autour du cap Lopez. Aussi les femmes apportaient-elles des paniers à poissons au lieu de malles, tandis que les hommes étaient munis de filets qu’ils fabriquent eux-mêmes avec des filaments de lianes. Ils étaient aussi armés de fusils; car le léopard se cache dans les jungles au sud du cap , le python se suspend aux arbres pour

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