‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 39 sur 247 · UNE PARTIE I)E PLAISIR · texte numérisé non relu

UNE PARTIE I)E PLAISIR

guetter sa proie; et si vous vous levez de bonne heure, comme chacun devrait le faire sur les bords de la mer, vous pourrez voir les grands éléphants trotter le long du riv age et baigner leurs pieds dans les Ilots.

La pointe Fétiche était notre première destination. Nous traversâmes la baie spacieuse dans quatre pirogues chargées de inonde, par une belle matinée claire et brillante. Nous gagnâmes la pointe un peu avant la nuit, et nos hommes, qui semblaient aussi animés et aussi joyeux que possible, manœuvrèrent tout de suite leurs filets d’une manière qui ne diffère pas trop de la nôtre, et amenèrent une grande quantité de poissons.

La rivière Fétiche est une des bouches qui forment le delta du Nazareth, important cours d’eau qui, traversant les basses terres à environ trente milles de là, se perd et se divise en une infinité de petits courants qui se jettent dans la baie à travers de sombres marécages empestés, hérissés de palétuviers où rien ne peut vivre, oit je doute qu'on puisse trouver un seul animal , si ce n’est des serpents. Celte région, bourbeuse, entrecoupée cà et là de mares d’une eau stagnante, s’étend à plusieurs milles le long d’une côte stérile, et forme un contraste choquant avec la beauté de tout le reste du littoral.

Le poisson pris, nous abordâmes, nous fîmes du feu, et, après avoir soupé , nous étendîmes des nattes sur le sable pour nous coucher.

Tout près de la pointe Fétiche est le cimetière des Oroungous. que j’allai visiter le lendemain matin. Situé à peu près à un mille de notre campement, vis-à-vis de Sangatanga, dont il est séparé à peu près par une demi-journée de navigation, il est encadré dans un bois de beaux arbres, dont quelques-uns sont d’une taille et d'un aspect magnifiques. Les indigènes tiennent ce lieu en grande vénération. Mes hommes refusèrent d’abord de m’accompagner dans ma visite; ils désiraient même que je ne la fisse pas; mais je leur expliquai que j’allais là, non pas pour me moquer de leurs morts, mais au contraire pour leur rendre honneur. Pourtant ce ne fut que par l’appât d’une grosse récompense que je décidai Niamkala, qui était des nôtres, à m’accompagner. Les nègres ne visitent ce lieu que

L’AFRIQUE ÉQUATORIALE

lorsqu’ils s'acquittent de leurs devoirs funèbres, et ils lui vouent un extrême respect mêlé de terreur, s'imaginant que les esprits de leurs pères errent aux alentours et ne veulent pas être troublés pour une cause légère. Je suis sùr qu'un trésor, de quelque valeur qu'il fût, pourrait être exposé là en parfaite sûreté.

Le bois s’étendait jusqu’à la mer; il est complètement dégagé de broussailles. Quand le vent gémit à travers le feuillage épais, et murmure le long des allées ombreuses, ce lieu inspire une crainte solennelle, même à l'Européen le moins impressionnable. Niamkala demeura silencieusement sur la plage pendant que je pénétrais dans ie domaine des Oroungous morts.

On ne les place pas au-dessous du sol ; ils sont couchés le long des arbres, dans de grands cercueils de bois, dont quelques-uns paraissaient tout neufs; preuve qu’on les avait apportés récemment; mais la plus grande partie étaient vermoulus. Il y avait là un cercueil disjoint dont l’intérieur laissait entrevoir un squelette grimaçant. D’un autre côté étaient des squelettes échappés de leur prison de planches qui gisait près d’eux dans la poussière. Partout des os tout blancs et des restes poudreux. Il était étrange de voir des anneaux et des bracelets de cuivre avec lesquels sans doute quelques jeunes filles oroungouses avaient été ensevelies, entourer encore leurs ossements blanchis, comme aussi de retrouver les vestiges de trésors mis autrefois dans le cercueil de quelque riche personnage, et réduits maintenant en poussière à cùté de lui. Par places, il ne restait plus que des tas de cendres où brillait maint ornement de cuivre, de fer ou d’ivoire, attestant que là aussi gisait autrefois un corps.

M’enfonçant sous un couvert encore plus sombre, j’arrivai enfin au tombeau du vieux roi Passol, le frère du monarque régnant. Le cercueil était à terre, entouré de chaque côté de grands coffres qui contenaient les richesses de sa défunte majesté. Au milieu et audessus de ces coffres étaient entassés une énorme vaisselle, des miroirs, des cruches, des plats, des pots de fer, des barres du même métal, des sonnettes d’airain et de cuivre, et autres objets précieux que le vieux roi Passol avait voulu emporter dans la tombe avec lui. On voyait là aussi, couchés tout autour et en ordre, les nombreux squelettes de pauvres esclaves, une centaine au moins, qui avaient

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