SÉPULTURE D'UN ROI
été immolés à la mort du monarque, afin que sa majesté noire ne passât pas dans l'autre monde sans avoir une suite digne de son rang.
C'était un affreux spectacle qui me navra peut-être plus douloureusement encore que le cimetière si dégoûtant des barracons.
Entre la pointe Fétiche et. la rivière était situé autrefois le village de la tribu du cap Lopez; mais à présent le roi et tous scs sujets se sont transportés à Sangatanga , et tout ce district est abandonné , excepté dans la saison de la pêche.
La brise de terre soufflait quand je revins, et nous nous embarquâmes pour la pointe sablonneuse du cap. C’est une plage curieuse, trèsbasse, et recouverte d’arbustes chétifs qui cachent une partie de la perspective; nous croyions toujours être au bout, lorsqu’on réalité nous avions toujours devant nous une longue et étroite bande de terre. A la fin, nous atteignîmes le point extrême, et nous débarquâmes dans les eaux tranquilles de l’intérieur de cette terre, creusée comme une espèce de havre.
Nous dressâmes notre camp au milieu de ces arbustes, et là, pendant quelques jours, nous menâmes une vie très-active. Les femmes étaient toute la journée sur le rivage à fabriquer du sel , et les pauvres enfants avaient aussi une rude besogne ; leur tâche était de rassembler des broussailles pour faire du feu. Quelques-uns des hommes prenaient le poisson dans leurs filets ; les autres le fendaient, le nettoyaient, le salaient, le séchaient et le fumaient, puis, ce travail achevé, le portaient dans les paniers. Le sel, une fois préparé, était empaqueté avec soin et mis auprès du feu pour se conserver bien sec.
D’autres hommes de la troupe partaient dès le matin pour aller retourner des tortues. Ces animaux viennent déposer leurs œufs sur le rivage, dans les endroits où le soleil les fait éclore. Les nègres vont par bandes se mettre en embuscade et en retournent quelquefois vingt dans une matinée. Deux ou trois hommes s’élancent sur le pesant animal, lui impriment une forte secousse et le roulent sur le dos, position dans laquelle il reste sans défense, faisant de vains efforts pour se remettre sur ses pattes, jusqu’à ce que, pour en
finir, foules les mains se mettent à le tuer cl à le nettoyer. Celte viande est fumce.
Quant à moi. j’avais apporté un énorme hameçon avec une grosse corde, et je m'amusais à harponner, quand j’en trouvais l’occasion, quelqu’un de ces innombrables requins qui fourmillent dans les eaux du cap, et que le flot pousse quelquefois sur le rivage, .le n’ai jamais vu tant de requins. Los Chinois, qui mangent les ailerons de ce poisson, trouveraient là de quoi encombrer le marché de Canton pendant une saison.
Il y avait aussi de quoi chasser; le sud du cap est une épaisse forêt où se trouvent tous les animaux qui vivent dans les bois de l’Afrique. Nous vîmes des éléphants sur le rivage, mais nous n’en tuâmes pas. J’abattis un grand nombre d’oiseaux de mer, qui volent par là en bandes si serrées que le jour en est presque obscurci.. Mais en revenant un soir de la forêt, où Aboko, Niamkala et moi nous avions fait une chasse infructueuse, nous tombâmes sur un plus fort gibier. Nous passions le long de la lisière du bois, quand nous tressaillîmes tout à coup au bruit d’un grondement sourd; regardant vivement autour de nous, nous aperçûmes un énorme léopard mâle qui se ramassait déjà pour s'élancer sur nous. Par bonheur nos fusils étaient chargés à balles; prompts comme l’éclair, nous tirâmes tous trois à la fois sur la bête. Elle avait pris son élan, et nos balles l’atteignirent comme elle s’enlevait. Elle tomba morte et pantelante aux pieds d’Aboko. Je peux dire de lui qu’il l’a échappé belle. C’était un gigantesque animal, cl sa peau, que je conservai comme un trophée, est magnifiquement nuancée et tachetée. Au fait, il n’y a guère de plus belle bête au monde que le léopard d’Afrique.
De retour au cap Lopcz, je remis à la voile, avec ma collection, pour le Gabon, où j’étais heureux de revenir une fois de plus goûter les douceurs de la vie civilisée.