LES OBSÈQUES D'UN MBENGO
et s’abstiennent de danses et de toute espèce de divertissements, jusqu’à ce qu’à la longue l’oubli s’étende sur le passé.
Les amis du pauvre Tonda voulaient, lors de ses funérailles, ensevelir avec lui quantité d’objets précieux , mais comme on l’enterrait suivant le rit chrétien, le révérend M. Mackcy s’y opposa formellement. Le bon missionnaire prêcha sur la tombe et adressa des paroles d’espérance à quelques centaines d’assistants; alors peut-être la pauvre mère isolée retrouva-t-elle, en se retirant, quelque consolation au fond de son ctrur. Du moins j’étais heureux de le croire.
La baie de Corisco, en travers de laquelle se trouve l’ile du même nom, est une des plus belles de ioutc la côte africaine. Ce serait aussi une des plus heureusement situées pour le commerce, sans les bas-fonds qui s’y rencontrent fréquemment. Elle a environ douze milles d’étendue en profondeur, sur vingt-cinq milles de largeur h son ouverture; elle contient plusieurs îles plus petites et quelques îlots de sable, refuges ordinaires des oiseaux de mer. et renommés pour des récoltes de beaux coquillages. Les fleuves Muni et Mondah versent leurs eaux dans cette baie; et par un jour bien clair, on peut voir, du sommet des pics de Corisco, les hautes terres de l’intérieur du continent, et, plus loin encore, les montagnes élevées où le Muni prend sa source.
Autrefois, dans cette saison (juillet et août), la baie était très- ■ fréquentée par les baleines qui venaient là pour mettre bas ; mais les baleiniers leur ont fait une telle chasse, qu’elles sont devenues très-circonspectes et ne s’aventurent plus en aussi grand nombre. J’ai vu un bâtiment qui en deux mois avait pris seize ou dix-huit baleines.
A Corisco, je pus jouir de l’hospitalité des missionnaires; je saisis cette occasion d’adresser mes remcrcîmenls aux révérends MM. James Maekley et Ciemens, pour les mille attentions que j’ai reçues d’eux.
C’est là que je fis mes préparatifs pour un long voyage, dans lequel je me proposais d’explorer le Muni jusqu’à ses sources , de franchir, s’il était possible, la sierra del Crystal, et de voir quelle espèce de pays et quel genre d’habitants je rencontrerais de ce côté. J’avais surtout grande envie de visiter les tribus cannibales de la
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sierra, et de m’assurer si le Congo, qu’on supposait couler au nord derrière ces montagnes, se trouvait en effet dans cette direction.
Mbango, un chef ou notable du pays, fit prix avec moi pour m’accompagner et me présenter à l’un de ses amis, un roi d’une certaine importance, sur le Muni;
Nous partîmes dans la pirogue de Mbango, le 27 juillet 1856. Notre esquif était taillé dans un seul arbre, et, quoique étroit, il me parut commode et assez sur pour ce rude voyage.
Ma troupe se composait de douze noirs, en sus de Mbango, tous armés' de fusils. Je prévis que , par suite de l'effroi que les tribus cannibales inspirent à tous les naturels de la côte, il me serait difficile d’emporter tout mon bagage. Je me décidai donc à ne pas m’encombrer de provisions, ni d’aucun objet superflu. Mon chargement ne consistait que dans les articles suivants : une caisse qui contenait deux cents mètres d’étoffes, dix-neuf livres de perles blanches, quantité de miroirs, d'armes à feu, de pierres à fusil, et aussi de feuilles de tabac. A quoi j’ajoutai ce dont j’avais le plus besoin, c’est-à-dire quatre-vingts livres de plomb et de balles , vingt-cinq livres de poudre, et mes fusils.
Le jour où nous mîmes à la voile, il faisait un temps superbe. Nous filâmes vite, par une jolie brise, le long des petites Iles dont la baie de Corisco est parsemée, Levai, Banian, puis le grand et le petit Alobi. Je me sentais animé par ce début d’heureux augure, lorsque survint une de ces aventures, suites naturelles du système de commerce si mal ordonné en Afrique, et qui seraient risibles si elles n’étaient pas vexatoires.
Mbango était un grand commerçant; donc Mbango avait des débiteurs. Ceux-ci, comme la plupart de leurs pareils sur la côte, n'étaient pas très-pressés de payer; or je sus que Mbango mettait en pratique la théorie du chasseur à l’affût , c’est-à-dire qu'il les saisissait à l’improviste et les dépouillait de tout ce qu’ils pouvaient avoir sur eux, suivant la formule connue ; « nouvelle manière de faire payer de vieilles dettes. »
Donc, pendant que nous naviguions, mon timonier aux aguets attachait sur sa route des regards plus perçants que de coutume. Sa vigilance fut bientôt récompensée. Nous aperçûmes un grand bateau