CHASSE ET BATAILLE SUR LA RIVIÈRE
qui faisait voile de noire côté, sans précaution, comme s'il n’avait pas d’ennemis à craindre. Cependant , les gens de ce bateau ne se furent pas plutôt trouvés assez prés pour nous reconnaître, qu’ils poussèrent un cri de surprise; puis, virant de bord, ils firent force de voiles et de rames pour s’éloigner.
Mais Mbango avait aussi jeté un cri. Il venait de reconnaître dans l'autre barque un de ses vieux débiteurs récalcitrants. Alors , tournant la nôtre vers celle-là, il pressa ses hommes de ramer, et en même temps il cria aux autres de s’arrêter.
Mais plus il disait : Arrêtez ! plus ceux-ci ramaient à tour de bras.
De notre côté, on commençait à s'échaufi’er; Mbango criait qu’il allait faire feu sur eux.
Cela ne servit qu’à les effrayer davantage.
Nos hommes prirent leurs fusils, et (secouant furtivement la poudre du bassinet, je dois le dire à leur honneur) ils couchèrent en joue le bateau qui fuyait.
Alors, les femmes elles-mêmes saisirent les rames et en jouèrent vigoureusement.
Puis, de notre bord, on tira quelques coups à l’aventure pardessus la tête des fuyards. Ceux-ci ramaient toujours.
Mais de moment en moment, il devenait évident que notre bateau prenait de l’avance. Bientôt, en effet, nous atteignîmes l’autre.
J’étais resté assis , observant tranquillement cette scène. Mais quand on eut abordé l’ennemi, et que je vis les têtes violemment montées des deux parts, j’intervins pour faire des remontrances. Je ne voulais pas qu’il y eût du sang répandu, je ne me souciais pas non plus de nous voir chavirer au milieu de la lutte ; mais ma voix se perdait dans le tumulte. Une terrible bataille corps à corps s'engagea tout de suite après l’abordage. Comment évitâmes-nous de tomber à l’eau? Je n’en sais rien; je suppose que les drôles savent par instinct les lois de l’équilibre. Je fus cependant tout trempé ; la pirogue faisait eau ; de plus, quelque meurtre était à craindre, quand tout à coup l’autre bateau s’échappa.
Alors, la chasse de recommencer; on se remit à crier de notre côté, et à ramer de l’autre, comme s’il y allait de la vie; nous nous retrouvâmes enfin bord à bord, et cette fois on amarra ensemble les
deux barques. II s’ensuivit une nouvelle mêlée, au milieu de laquelle les gens du bord opposé, voyant qu’ils allaient avoir le dessous, se laissèrent tout à coup glisser à l’eau et se mirent à la nage. Mbango s’empara de deux d’entre eux, et fit en outre une femme prisonnière. Alors, il reprit tranquillement sa route, et me dit en souriant qu’il avait fait une bonne journée. Il m’expliqua que ces gens-là lui devaient depuis longtemps une certaine quantité de bois rouge payée d’avance, et qu’à présent qu’il avait fait des prisonniers dans leur camp, les comptes seraient bientôt réglés.
A un mille à peu près de l’cmboucluirc du Muni sont deux petites îles, le grand et le petit Alobi. La première renferme quelques villages d’indigènes, gouvernés par le roi Mpapay, qui me donna un poulet et un régime de bananes dont je fis ce jour— lii mon dîner. En retour j’oflris à Sa Majesté nègre quelques tètes de tabac. Le petit Alobi est inhabité; les blancs en ont fait un entrepôt de bois rouge; usage auquel il est tout à fait propre, car les vaisseaux peuvent jeter l’ancre près du rivage.
Nous y passâmes la nuit, et je dormis sur la plage, pendant que l’esclave favori de Mbango veillait sur le bateau ; Mbango avait menacé de le vendre dans le pays des blancs s’il laissait voler la moindre chose.
Le jour suivant j’eus la fièvre et je me reposai, ne me souciant pas d’entrer dans le Muni avant d’être en parfaite santé. Je pris mes doses de quinine ordinaires.
Le lendemain matin, 29 juillet, quelques riverains du Muni vinrent me voir, instruits que je voulais remonter le fleuve; et dans l’après-midi, la marée aidant, nous fîmes voile vers le village de Dayoko, l’ami de Mbango. Nous avions un bon vent, et les camarades en profitaient pour se reposer et ne s’occuper de rien, ce qu’ils savent faire dans la perfection.
U- fleuve Muni, dans lequel nous entrons, se jette dans la baie do Corisco au A”, 2 de latitude nord, et au 9°, 33 de longitude. Il est formé par la réunion de trois rivières, la Ntongo qui vient du nord-est, la N’tambounay qui vient de l’est, et la Noya qui vient du sud-est. La Ntambounay et la Noya prennent leur source dans la sierra del Crystal. Leurs rives sont habitées rà et là par des