AVANTAGE D'AVOIR BEAUCOUP DF. BEAUX-PÈRES
Afrique, c’est avoir un ami sûr, toujours prêt en cas de besoin, un homme à qui on peut confier la vente de ses dents d’ivoire ou de son bois rouge, et qu'on peut requérir à tout événement. En réalité, plus un homme a de femmes, plus il acquiert de pouvoir en ce sens, et les femmes sont surtout appréciées en ce qu'elles sont le lien par lequel se nouent, entre les tribus, des relations d’amitié et de commerce. Dayoko était déjà un vieillard. Il s’était d’abord marié tout jeune, puis il s’était remarié à droite, à gauche et partout; de sorte qu’il se trouvait maintenant en étroite relation avec deux ou trois personnages importants de chaque tribu, sur qui il avait mille moyens d’agir. Aussi promit-il d'être pour moi un utile allié.
Quoique Dayoko n’eût pour palais qu’une cabane, pas plus grande que celle de ses sujets ordinaires, je reconnus qu’il avait plus de femmes cl plus d'esclaves que les autres. Je m'aperçus aussi que, dans les conseils, sa voix était d’un grand poids, et qu'en certains cas il avait un droit de vélo absolu. Je compris donc que, si je pouvais intéresser le roi à mes projets, je n’avais pas besoin de m’inquiéter de son peuple, ni même des chefs, ses alliés, qui demeuraient sur le cours supérieur du lleuve.
Ce que j’avais d’abord à cœur, c’était de convaincre tout le monde que je n’étais pas venu pour faire du commerce : ce qui ne fut pas trop difficile, grâce à ce que l’on savait de mes précédentes chasses sur les rives des autres branches du Muni. D’ailleurs j'étais bien connu de toutes les tribus environnantes qui m’avaient donné, en mémoire de mon père, le nom de « Moua dee Chailléc, » c’està-dire Fils de Chaillu.
Ce point bien établi, je priai Dayoko de venir chez moi, et je lui fis un présent, préliminaire obligé de toute négociation; je lui donnai, outre le superbe habit dont j’ai déjà parlé, environ vingt mètres de cotonnade, un peu de poudre, quelques miroirs pour ses femmes, et quelques pierres à fusil.
Sa Majesté accepta gracieusement.
Alors je lui parlai de mon projet de pénétrer dans le pays des Fans.
Dayoko déclara ce projet impraticable.
Je pouvais mourir en route, et il aurait ma mort sur la conscience : considération qui paraissait l’affecter vivement.
L’AFRIQUE ÉQUATORIALE
Je pouvais être tué par les cannibales et mangé.
On était en guerre sur la rivière, et les tribus ne me laisseraient pas passer.
Une maladie régnait dans le pays, etc.
Voyant qu'il ne m’avait pas ébranlé, le vieux drôle m’entreprit d’une autre manière. Son propre pays était peuplé de bêtes et d’oiseaux de toutes sortes ; pourquoi donc ne pas y chasser? Il me donnerait autant d'hommes qu’il m’en faudrait.
Pour en finir, je lui dis, avec beaucoup de fermeté, que j’étais résolu à poursuivre mon but; que si ce n’était pas avec ses sujets, ce serait avec d'autres.
Là-dessus il modéra scs instances, craignant sans doute que je ne voulusse le quitter, et qu’il ne put tirer de moi tout le profil qu’il s'étail promis.
Il est à propos d'ajouter que je n’avais jamais souffert qu’un de ces nègres glissât un œil curieux dans mes coffres. Tous sont avides; tous s’imaginent qu'un homme blanc est naturellement un Ciésus, propriétaire de trésors fabuleux en étoffes, miroirs, pierres à fusil, poudre et tabac. En outre, la crainte qu’ils ont de voir les blancs entamer un commerce direct avec les tribus de l’intérieur leur inspire une jalousie excessive contre tous ceti.x qui cherchent à pénétrer dans le pays. Les sujets de Dayoko ne cessaient de m’avertir qu’il fallait bien me garder de rien emporter dans les contrées supérieures, à quoi je répondais toujours : oui.
A la fin, on décida que je m’y rendrais sous la protection de Dayoko. Ainsi donc, le troisième jour de mon arrivée, le 1" août , je donne congé à tous nies Mbengas, pour rester seul au milieu de mes nouveaux amis. Je guette le passage d’une troupe qui doit aller chez le peuple du roi Mbènc, établi plus haut sur le fleuve, à laquelle Dayoko se propose de me confier. Si elle ne vient pas. je prendrai une escorte de Mboushas.
J’avais eu la veille un curieux exemple de la simplicité de ces noirs. Comme j'invitais en riant Dayoko à célébrer avec moi le vingtcinquième anniversaire de ma naissance, le vieux camarade, émerveillé que je pusse ainsi inc rendre compte du nombre de lunes et de saisons qui s’étaient succédé depuis un temps si long, me pria
UN HOMME ACCUSÉ DE SORCELLERIE. Io-
de lui dire son use qu'il ignorait; et comme je ne pus le satisfaire, il parut encore plus surpris.
Cependant un grand nombre de tribus voisines affluent journellement pour me voir. I.a plupart d’entre elles n’avaient jamais vu d’homme blanc; elles sont frappées d'étonnement .à la vue de mes longs cheveux, de ma peau blanche (singulièrement hàlée pourtant, et revêtue, avec le temps, d'une couche de bistre) et aussi de mon costume. I.a foule est si épaisse autour de moi, que je suis à moitié suffoqué par la mauvaise odeur qui s’exhale de tous ces corps malpropres.
Pendant mes jours d’attente je m’amusais à chasser. Les environs ne fournissent guère au naturaliste que des oiseaux ; mais quelquesuns d’entre eux sont magnifiques. Aujourd'hui, j'ai tiré un nectarinia superba, un oiseau bien nommé, car son plumage, diapré de vert, d’or et de rose vif, est d’un admirable effet lorsqu’il voltige sur le feuillage sombre des bois.
Je suis toujours à attendre la troupe que Davoko m’a annoncée. Ce retard a sans doute pour cause les travaux de l’agriculture. On est dans la saison sèche, et toutes les plantations doivent être faites A présent; car dans quelques semaines les pluies viendront, et il sera trop lard.
La saison sèche est délicieuse eu Afrique. C’est celle oti l’on voit le plus de fleurs et de colibris; ces oiseaux voltigent sur les buissons à toute heure du jour, brillants et rapides météores; c’est la saison enfin de tout ce qui est fait pour charmer.
Ces Mboushas ressemblent beaucoup à la tribu des Shekianis. Leurs traits ont le type nègre, et leur taille est moyenne. Moins belliqueux que les Shekianis, ils sont tout aussi superstitieux et cruels, comme j’eus bientôt occasion d’en faire l’épreuve. J'appris un jour, par hasard, qu'un homme avait été arrêté comme accusé d’avoir fait périr par sortilège un des principaux habitants du village. J’allai trouver Dayoko et je l’interrogeai à ce sujet. 11 me répondit que le fait était vrai ; que cet homme devait être mis il mort; que c’était un insigne sorcier, qui avait fait beaucoup de mal.
Je demandai à voir ce terrible personnage.
Introduit dans une méchante cabane, j’y trouvai assis par terre un vieux nègre dont la chevelure laineuse était blanche comme la
neige. Sa face était ridée, sa taille voûtée, et ses membres tout retirés. Il avait les mains liées derrière le dos, et les pieds pris dans une espèce de ceps grossiers. C’était là le grand sorcier. Quelques fainéants de nègres montaient la garde autour de lui , et de temps en temps l’accablaient d’injures et de coups, que le pauvre vieillard endurait avec résignation , et sans mot dire. Il était évidemment tombé en enfance.
Je lui demandai s'il n’avait aucun ami , aucun parent , ni fils , ni fille, ni femme pour prendre soin de lui. Il répondit tristement : personne.
C’était là le secret de cette persécution. Ces gens-là étaient las de prendre soin d’un vieillard qui n’était bon à rien et qui avait vécu trop longtemps ; une accusation de sorcellerie intentée par un félichman était un excellent prétexte pour se débarrasser de lui. Je vis bien dès lors qu’il serait inutile de chercher à le sauver.
Je revins cependant trouver Dayolco, et je discutai l’affaire avec lui. J’essayai de lui expliquer combien il était absurde d’imputer à un vieillard inoffensif une puissance surnaturelle; je lui dis que Dieu n’admettait pas l’existence des sorciers; cl je finis par lui offrir, pour racheter la vie de ce malheureux , quelques livres de tabac , un ou deux habits, et quelques miroirs, valeurs qui auraient suffi pour acheter un esclave bien constitué.
Dayolco répondit que pour sa part il ne demanderait pas mieux que de sauver cet homme, mais que c’était au peuple à en décider; que les tètes étaient très-montées contre lui; que cependant, pour me faire plaisir, il allait employer tous scs efforts.
Pendant toute la nuit suivante, j’entendis des chants farouches et un grand tumulte. Évidemment on se préparait pour un meurtre. Môme ces barbares ne peuvent tuer de sang-froid; ils travaillent à s’exalter jusqu’à la frénésie, puis ils se ruent à leur œuvre de sang.
Le matin, de bonne heure, le peuple se rassembla autour du fétichman, un infernal coquin qui était l’âme de toute celte affaire. Ses yeux, rouges de sang, étincelaient d’une fureur sauvage, pendant qu’il allait de l’un à l'autre pour recueillir les votes , qui devaient décider de la mort du prisonnier.
Il tenait à la main une touffe d'herbes mouillées avec laquelle
meurtri; D’US SORCIER.
il aspergeait trois fois les gens à qui il parlait, pendant qu'un autre homme était posté sur le haut d'un grand arbre, d’où il criait, de temps en temps, d'une voix forte : Jocoo! Jocoo! et chaque fois il secouait l’arbre violemment.
Jocoo est le diable chez les Mboushas ; cet homme était chargé d’écarter le matin esprit et d’avertir le félichman de son approche.
A la lin, la sentence fut rendue contre le vieillard; on déclara que c’était un sorcier de la pire espèce, qu’il avait déjà, fait périr quantité de personnes, qu'il avait projeté d’en faire périr encore plus, cl qu’il fallait le mettre à mort. Personne ne voulut me dire comment aurait lieu l’exécution ; plusieurs membres de la tribu proposèrent de la différer jusqu'après mon départ ; ce qui m'eût , à vrai dire , bien soulagé; car toute cette scène m’avait violemment agité, et je désirais m’en épargner le dénotaient. Fatigué, malade d’esprit, je revins me coucher à midi pour me reposer et me recueillir un peu. Au bout d’un instant, je vis un homme passer devant ma fenêtre avec la rapidité de l’éclair, et, après lui, une horde silencieuse qui paraissait animée d’une fureur contenue. Tous ces gens-là couraient du côté de la rivière.
Peu de temps après, j’entendis deux cris aigus et déchirants, comme ceux d’un homme à l’agonie ; puis tout redevint calme comme la mort.
Je me levai; pensant que ces misérables avaient massacré ce pauvre vieillard, je me dirigeai du côté de la rivière et je rencontrai la troupe qui revenait. Chaque homme était armé d'une hache, d’un couteau, d'un coutelas ou d'une lance; ces armes, ainsi que leurs mains, leurs bras cl leurs corps, étaient arrosées du sang de leur victime. Dans leur rage féroce, ils avaient attaché le pauvre sorcier à un poteau , sur le bord de la rivière ; puis , de propos délibéré , ils l'avaient haché par morceaux. Ils avaient fini par lui fendre le crâne et en arracher la cervelle qu’ils avaient jetée dans l’eau. Alors seulement ils avaient quitté la place; et, à voir leur contenance, on eût dit que leur pays venait d’être délivré d'un grand fléau.
Quand arriva la nuit, ces hommes dont la physionomie pendant ces deux jours m’avait rempli d’horreur et de dégoût, tant elle res-
HO L'AFRIQUE ÉQUATORIALE
pirait la soif du sang et la méchanceté, étaient redevenus doux comme des agneaux et aussi gais que s’ils n’eussent jamais entendu parler de la sanglante tragédie dont le prétendu sorcier avait été victime.
Ces gens-là se persuadent qu’il n’y a pas de châtiment trop cruel pour la sorcellerie; et cette espèce d’assassinat légal, s’il exalte pour un moment leurs passions, 11e parait cependant leur inspirer aucun remords.
J'aimais à chercher dans les bois un refuge contre la chaleur du jour; car dans ma maison, faite de huit ou dix bambous, basse de toiture et bien close, j’avais trop chaud et j’étais mal à mon aise. Pourtant les indigènes passent leurs heures d’oisiveté près d'un grand feu, et cela purement par amour pour la chaleur, même quand le thermomètre s’élève à 31 degrés centigrades. Il est curieux de voir jusqu’à quel point les nègres aiment le feu. Je ne les ai jamais trouvés rassemblés, même dans les jours les plus chauds, sans que ce fût autour d'un grand brasier, et la première chose qu’ils font, lorsqu’un conseil ou une réunion quelconque doit avoir lieu, c’est d’allumer un feu qui serait capable de dégeler le pôle nord.
Le dimanche précédent j'avais passé tranquillement la journée à lire les Écritures dans ma cabane, à la grande surprise de deux individus qui étaient restés pour garder la place, tout le village étant aller travailler aux champs. J'essayai de leur expliquer que la Bible était un livre qui nous avait été donné par le vrai Dieu, et qu’il n’y avait qu'un seul Dieu.
Alors ils me firent la réponse que j’ai si souvent entendue sur la côte :
» Oui, cela est vrai pour vous; mais le Dieu des blancs n’est pas notre Dieu; nous sommes faits, nous autres, par un Dieu différent du vôtre. » Et ils 11e démordent pas de là.
‘Le jour suivant, nous partîmes pour l’intérieur. Dayoko me donna deux de ses fils pour nous accompagner, une vraie bonne fortune pour moi. Il envoya aussi des messages à toutes les tribus voisines pour leur recommander de me bien traiter.
Les hommes demandèrent à être payés avant de partir; c’est