RETRANCHEMENT D'UN VILLAGE
demander assistance. A quelle distance était-ce? nous l’ignorions. Mais il partit.
Nous attendîmes une- heure; aucun secours n’arrivait. Alors j’envoyai deux hommes il la rencontre de ceux qui devaient venir, afin de les presser. Deux heures se passèrent encore, et je commençais à désespérer, lorsque de grands cris, résonnant à travers les bois, nous annoncèrent l’approche de nos nouveaux amis, et aussitôt nous vîmes s’élancer au milieu de nous le roi Mbène lui-même, la face radieuse et souriante, et me souhaitant la bienvenue. Il était suivi d’une troupe nombreuse d’hommes et de femmes qui emportèrent mes caisses et mes autres effets. Mbène se chargea d’un de mes fusils. Ainsi soulagés, nous primes à la hâte le chemin du village, ou du campement de mon royal ami, qui se trouva être à peu près à six milles de là.
Ce peuple était établi depuis si peu de temps dans ce pays, qu'il n’avait pas encore pu s’ouvrir de route jusqu’à la rivière, de sorte que les quelques milles que nous eûmes à traverser étaient des moins praticables. Heureusement les éléphants abondent aux environs, et, quand nous le pouvions, nous marchions sur leurs larges traces; le passage d’une troupe de ces animaux fait en effet de vastes trouées dans les bois, mais la végétation repousse sur les clairières avec une rapidité merveilleuse.
Je crus approcher d’une ville. J’étais frappé de surprise en trouvant, au lieu des plantations de bananiers qui entourent ordinairement l’amas de huttes qu’on appelle un village en Afrique , une masse énorme de bois coupé , renversé à terre pêle-mêle , comme si un ouragan eût passé sur celle partie de la forêt. Je devinai que les sujets de Mbène avaient leur village à quelque distance, mais qu'ils venaient dans cet endroit pour faire de nouvelles plantations, et que c’était là leur manière de pratiquer une clairière. Tel est , en effet, l’usage général do toutes les tribus. Les hommes pénètrent dans les forêts et choisissent un emplaccmeht pour la plantation ; puis ils abattent des arbres dans une direction quelconque, suivant le hasard ou leur fantaisie; on laisse tout cela par terre jusqu’à ce que la saison sèche ait suffisamment amorti les grands arbres; alors on met le feu à toute la masse, elle brûle, et sur cet emplacement les
L’AFRIQUE ÉQUATORIALE
femmes sèment et plantent leur manioc, leur maïs et leurs bananiers.
Ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté, en me déchirant aux épines, et en bronchant sur les rameaux jetés en travers, que je parvins à franchir cctlc barrière, la meilleure ligne de retranchement que le village pût désirer pour sa défense; car, une fois l'ennemi empêtré sur un pareil terrain, on peut tirer sur lui tout à son aise, sans crainte de représailles.
Ma patience était à bout, et le peu de vêtements qui me restaient pendait en loques autour de moi, lorsqu’enfin nous arrivâmes au camp. Nous y fûmes reçus avec le grand cérémonial africain. On tira des coups de fusil , on se livra à des danses et à des chants; chacun se montra aussi joyeux que si son propre frère fût revenu avec de grandes richesses, et je fus installé sous un hangar, oii le roi me suivit en m’offrant un présent qui fut bien reçu : un cabri et quelques régimes de bananes.
La banane est l’aliment principal de toutes ces tribus; heureuses si elles en avaient toujours! Mais le manque de prévoyance qui leur est habituel les laisse dépourvues de cette plante dont la culture est si facile, et les force de demander une chétive subsistance aux racines sauvages, aux noix et aux baies qui se trouvent dans les forêts.
J’avais déjà vu Mbène, et plusieurs de ses sujets me reconnurent pour m’avoir rencontré quelques années auparavant, lorsque je tentais d’explorer cette région en compagnie du révérend M. Mackey. Ces bonnes gens manifestaient une joie extraordinaire, et célébraient ma bienvenue dans leur pays par toutes sortes de danses et de chants et par mille offres de service.
Le village ou le campement de Mbène est situé au bas de la première chaîne granitique des montagnes de la sierra del Crystal. Le penchant de ces monts , avec sa riche parure verdoyante , apparaissait h quelque distance, et réjouissait mes yeux par le plus délicieux spectacle, car je voyais enfin se rapprocher le but de mes désirs. Ce peuple ne s'était pas encore construit de maisons, mais il campait sous de grossiers hangars formés de feuilles épaisses déployées sur quatre pieux fourchus plantés en terre. Chaque chef de famille réunissait autour de lui ses femmes, scs enfants, ses esclaves, et vivait là en sûreté et en repos. Un des mieux construits de ces hangars.