‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 51 sur 247 · VILLAGE DU ROI MBÈNE · texte numérisé non relu

VILLAGE DU ROI MBÈNE

avec ses poteaux bien d’aplomb et son toit de feuillage bien clos, me fut donné pour demeure, et je m’v endormis bientôt profondément, après avoir placé mes deux coffres sous ma tête.

En me levant le lendemain matin , je reconnus que nous n’étions pas réellement à plus de dix ou quinze milles des montagnes. La veille au soir, nous avions pu distinguer les deux chaînes; la plus basse a cinq ou six cents pieds de haut; la plus éloignée et la plus élevée a de deux mille à trois mille pieds. C’est par delà ces monts qu’habitent les l'ans, une tribu cannibale; c’est aussi là le domaine du gorille.

Mbène s’excusa de la chétive réception qu’il était obligé de me faire; mais son peuple venait à peine de s’installer; les hommes avaient été occupés, pendant toute la saison sèche, à l’abatage des arbres et à l’ouverture des clairières. Il ajouta qu’ils avaient peu de chose à manger, qu’ils avaient été obligés de demander des vivres aux tribus voisines, et que la moitié du temps ils en étaient réduits à vivre des noix d’une espèce particulière de palmier, duquel ils tiraient aussi une sorte de vin. Cette noix est très-amère; elle a la forme d’un œuf arrondi aux deux bouts. Pour la préparer, on en enlève la peau et on la trempe dans l’eau pendant vingt-quatre heures; on lui fait perdre ainsi une partie de son extrême amertume; alors elle devient un mets passable pour un estomac affamé. Quelquefois, pressés par la faim, les nègres mangent cette noix sans l’avoir fait tremper; j’ai été forcé une fois de faire de. même : il n’y a rien de plus détestable.

Je m’aperçus bien vite qu’il ne me serait pas possible de rester longtemps chez Mbène, car je ne pouvais pas me mettre à son régime; et. quant à mes provisions particulières, quoique j’eusse quelques gâteaux secs et un peu de biscuit de mer, elles n’auraient pas duré longtemps, et je devais les réserver pour un cas de maladie.

Les tribus nègres de cette contrée vivent, la moitié du temps, dans un état de demi-famine qui est dû à leur complète imprévoyance. Elles sont incapables de lutter, pour satisfaire à leurs besoins, môme avec une terre tellement fertile qu’elle se prête à leurs moindres efforts. Des campements comme ceux de Mbène sont assez ordinaires chez ces peuples. Leurs procédés d’agriculture sont des plus grossiers;

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et. par nécessité aussi bien que par habitude, ils vont chercher un terrain fertile à une certaine distance de leurs villages, pour y préparer un emplacement et asseoir leurs plantations. Ils ne plantent jamais deux années de suite à la même place . et leurs travaux, pour débarrasser le sol, sont chaque fois à recommencer. Puis, après tant de peines, il n’est pas rare de voir un village en perdre tout le fruit, grâce aux incursions de quelque troupe d’éléphants qui foule aux pieds ce qu'elle ne mange pas. C'est ce qui arrive surtout dans les plantations de bananiers.

Ces sortes de campements sont appelés olakos, mot qui signifie en même temps le nouvel emplacement d’un village, ou quelque lieu de séjour temporaire. Un olako est un tableau curieux h voir, et qui a quelque chose de romantique . surtout la nuit, quand chaque famille a son feu et, tout près de là, ses lits placés sous les ombrages que j’ai déjà décrits. Mais la faim dépoétise ce beau spectacle, et j’aurais volontiers donné tout le camp pour un bon poulet rôti ou pour quelques provisions de bouche en quantité suffisante.

I.e 16, je dis à Mbène que, puisque son pays n’avait pas de vivres à me fournir, j’étais bien obligé d'aller plus loin; je lui exposai mes plans, et enfin nous convînmes que son frère Ncomo m’accompagnerait, avec un certain nombre d’hommes, jusqu’à la tribu des Fans. Tout cela fut réglé sans difficulté; mais plusieurs jours se passèrent avant que nos gens fussent prêts à partir. En attendant, je me rendis la vie aussi confortable que les circonstances le permettaient. Les femmes du roi me fournirent pour mon lit des nattes, que je doublai d'un amas de feuilles sèches pour rendre ma couche plus douce. De chaque côté du lit j'allumai du feu pour chasser les moustiques qui m'incommodaient beaucoup. Mais ces cruelles bêtes, pénétrant à travers la fumée de mes feux, me piquèrent si bien que je pus à peine dormir. Pour rendre ma situation plus désagréable encore, la pluie tombait sur moi à travers une trouée faite à mon toit de feuillage; de sorte (pie je me levai de bon matin, trempé, écorché, affamé, me portant bien d’ailleurs, mieux même qu’à l’ordinaire.

.Pallai voir Ncomo pour prendre mes arrangements afin de partir le lendemain de bonne heure. Ses femmes étaient allées chercher des vivres pour notre voyage. Mbène me donna un poulet pour mon

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