CHAPITRE VIII
Prise de possession d’un voyageur par les indigènes. — Fraila. — Les Mbondètnos. — Leurs villages. — Leurs maisons. — Philosophie de la guerre. — Condition des femmes.
— Les femmes portefaix. — Montagnes. — Une caravane. — Mutinerie. — Les rapides de la Ktambouuay. — Cimes do lu Sierra. — Rêveries interrompues par un serpent. — Lespremiers gorilles. — Leur aspect quand ils sont en marche. — Famine au camp. — Histoires des indigèucs sur le gorille. — Idées superstitieuses au sujet de cet animal. — Une forêt sans vie. — Une déception.
Le 20 août , je renvoyai les gens de üayoko. Me voilà donc au pouvoir de Mbène et à sa complète discrétion. Heureusement c’est un très-brave homme , et je me sens en sûreté au milieu de son peuple qui est sauvage, mais bon. Au surplus, j’ai reconnu que le meilleur système de conduite en voyage , c’est de témoigner une entière confiance aux gens chez lesquels on se trouve. Cette confiance les flatte; ceux-ci sont fiers d’ailleurs d’avoir un homme blanc au milieu d’eux. En supposant même qu’un chef fût disposé à sc défaire du voyageur, il n’y trouverait pas son compte ; car l’exhibition d’un visiteur blanc lui donne, auprès des tribus voisines, bien plus d’importance et de prestige qu’il n’en retirerait du meurtre de son liûte.
On dit de moi : « l’homme blanc de Mbène. » comme on disait auparavant « l’homme blanc de Dayoko. » Ce titre entraîne une garantie de bien-être et de sécurité; car ce serait une grave insulte pour Mbène. si quelque étranger s’avisait de molester « son blanc, » et il y va de son honneur de le nourrir aussi bien que possible.
Naturellement il faut avoir assez d'adresse pour satisfaire le chef par do pelits présents. Il importe d’abord que ces présents lui soient remis en particulier, pour que ses sujets ne puissent lui en demander leur part; ensuite, il ne faut pas avoir l’air de les lui donner comme si on voulait se le rendre favorable, car on doit éviter
DÉPLACEMENTS DE VILLAGES. (il
de lui laisser voir la moindre appréhension, eût-on tous les motifs possibles de défiance; on ne lui fait donc, en apparence, que des cadeaux d’amitié.
C'est le seul moyen d’avancer en sûreté dans ce pays ; et je n’ai jamais trouvé un chef, lorsque j’étais son « homme blanc, » qui refusât de m’aider dans mes projets et mes voyages.
Les gens de Dayoko doivent revenir dans trois mois au campement pour me voir; car je dois y rentrer, s’il se peut, à la même époque.
Les femmes m’ont apporté de ces exécrables noix de palmier dont j’ai parlé et d’autres fruits plus agréables au goût, mais par malheur beaucoup moins abondants.
■ Parmi ces fruits il y avait une noix ronde, de la grosseur d’une noix ordinaire, contenant trois ou quatre amandes oléagineuses, chacune de la grosseur d’une pistache. Quand ces noix sont grillées, elles ne sont pas désagréables. J’ai remarqué aussi un fruit d’une beauté remarquable , que je n’avais jamais vu auparavant ; il est pareil , dans son ensemble, à une grappe de raisin dont chaque grain aurait la forme d’une olive, le tout d’une vive couleur écarlate. C’est un magnifique coup d’œil que ces grappes éclatantes, dont quelquesunes ont plus de deux pieds, suspendues, non pas aux branches, mais au tronc même de l’arbre. Le noyau est plus gros que celui de l’olive; la peau du fruit n’est pas si épaisse; la pulpe est juteuse et d’une saveur agréable.
La tribu des Mbondémos est alliée aux Mbishos, aux Mbiki , aux Mboushas, aux Ibouays, aux Acoas et aux Shckianis. Le langage de toutes ces tribus est presque le môme. Elles se comprennent toutes l’une l’autre. Elles ont aussi les mêmes coutumes générales, les mômes superstitions et les mômes habitudes nomades. Les Mbondémos vivent ou ont leur village dans les montagnes de l’intérieur, A l’est du cap Lopcz, et dans cet espace de terre qui s’étend depuis le nord du Muni jusqu’au Mondah.
Depuis que je connaissais Mbènc, il avait déplacé deux fois son village; ce dernier changement était le troisième. Je lui demandai les raisons de ces migrations successives. La première fois, me dit-il, un homme était mort dans l’endroit choisi, qui, dès lors, « ne valait
plus rien, n La seconde fois, il avait fallu sc déplacer parce qu’on avait abattu tous les palmiers, et qu’on ne pouvait plus faire de mimbo (vin de palmier), breuvage pour lequel ces nègres ont une vraie passion, bien qu’ils ne se donnent aucune peine pour préserver les arbres à choux desquels on le retire. Ce palmier est répandu en grande abondance par tout le pays, mais les naturels trouvent plus simple de se déplacer que d’en prendre soin, malgré le profit qu’ils en retirent. C’est de là pourtant qu’ils récoltent, non-seulement le vin qu’ils aiment tant, mais aussi celte noix amère dont j’ai parlé plus haut, et qui les préserve souvent de la famine, tandis que, d’un autre côté, les branches • coupées de ces arbres forment les murs de leurs maisons, l’n pays fertile en palmiers, abondant en gibier, traversé par une belle rivière où le poisson foisonne, voilà l’idéal d’un Mbondémo, soit qu’il s’établisse, soit qu’il campe.
Les villages des Mbondémo» diflèrent matériellement, par leur disposition, de ceux des tribus du littoral que j’ai déjà décrits. Les maisons sont presque tonies de la môme grandeur; elles ont, en général. de douze à quinze pieds de long, sur huit ou dix de Large. Elles sont construites des deux côtés d'une rue longue et passablement large, et toujours contiguës les unes aux autres. La maison du chef et celle où se tiennent les imlaltres sont plus grandes ()ue les autres; les deux bouts des rues sont barricadés par de gros poteaux ou palissades, et, à la nuit, les portes ou barrières du village sont solidement fermées; les personnes qui en approchent alors, si elles ne’ peuvent rendre compte de leurs intentions, sont tuées à coups de fusil ou de lance. Les maisons n’ont pas de fenêtres; il n’y a de portes que du côté de la rue, et, quand celle-ci est fermée, le village est une véritable forteresse. Pour plus de sûreté , on abat des buissons épineux, et on les entasse aux abords du village, qu’on a soin d’ailleurs d'établir toujours sur la montagne la plus haute que l'on peut trouver dans le pays oii l'on vient camper. Tout cela dénote — • ce qui est vrai — que cette race est batailleuse, quoique peu brave. Ces gens-là sont continuellement en ébullition, voisins contre voisins, et ne savent jamais s’ils ne vont pas être attaqués.
L’intérieur des maisons des Mbondémos est divisé, par une cloison d'écorce, en deux chambres : une cuisine, où chacun s’assied ou
L'INTÊRIECK D’UNE MAISON DE MBON'DÊMO.
s’étend par terre auprès du feu, et la chambre il coucher. Celle-ci est complètement obscure; c’est là qu’on emmagasine les provisions et tout ce que l'on possède. Pour savoir si la famille d’un propriétaire est nombreuse, vous n’avez qu’à compter les petites portes qui ouvrent sur les chambres à coucher. « Autant de portes, autant de femmes, » m’expliqua-t-on. Les maisons sont faites d’écorce et d’une sorte de bambou sans nœuds, qui se lire du palmier dont nous avons parlé plus haut. On entrelace les bandes d'écorce avec des poteaux fortement fixés en terre au moyen de cordes fabriquées avec les lianes de la forêt, J .a toiture est faite de feuilles de palmier nattées et étagées. Les maisons ne sont ni aussi grandes, ni aussi solidement bâties, ni d’aussi bonne apparence que celles des Mpongwés.
Le 21, mes hommes tenaient leurs armes toutes prêtes, soit pour la guerre, soit pour la chasse. Les tribus africaines ont des sujets de querelle si misérables, qu’elles sont toujours exposées à se battre; elles contractent une telle solidarité, par suite des ridicules superstitions de la sorcellerie, des alliances enchevêtrées créées par la polygamie, et aussi du manque de bonne foi des relations commerciales, que personne ne peut dire quand ni comment il aura un ennemi armé contre sa vie.
J’ai déjà parlé du système des mariages entre tribus, à l’aide desquels un chef acquiert de l’importance et des amis. Mais il y a d’autres moyens de se ménager des allié.-. Par exemple, deux tribus ont envie d’en venir aux mains; mais l’une des deux aurait besoin d’être renforcée. Que fait-elle? Elle envoie secrètement un de scs gens tuer un homme ou une femme dans quelque village voisin tout à fait étranger à la querelle. Vous croyez peut-être, comme conséquence naturelle, que ce dernier village va prendre sa revanche sur le meurtrier? Pas du tout; et voici ce qu’il y a de curieux : la tribu du meurtrier donne à entendre à ce village que le coup a été fait parce que l'autre tribu l'a insultée. Là-dessus, d'après la coutume de ces Africains, les deux villages se réunissent et marchent ensemble contre l’ennemi commun. Ainsi, pour ranger un village de son côté, un parti belligérant tue des hommes ou des femmes dans ce village , en lui proposant des représailles contre un autre. Car le principe adopté parmi ces tribus, et surtout chez les Bakalais , c’est que le
1Î4 L’AFRIQUE ÉQUATORIALE
premier agresseur est responsable de toutes les catastrophes qui peuvent survenir.
S’ils ont des femmes, c’est uniquement pour servir leur orgueil , leur crédit , leurs plaisirs et leur paresse. Un homme achète sa femme pour tant d’argent ou tant d’esclaves, et la regarde en conséquence comme une marchandise. L’idée de l’amour, tel que nous le comprenons, paraît être inconnue à ce peuple. Les habitants du littorSt n’éprouvent aucun scrupule à trafiquer de la vertu des femmes, même dans leurs propres familles, et celles-ci n’ont aucune répugnance pour ces odieux marchés. J’ajouterai que certains blancs, qui viennent sur les côtes, matelots ou autres, font plus pour débaucher et démoraliser les malheureux indigènes, que nè pourraient le faire leur propre ignorance et leur brutalité.
L'adultère avec un noir est puni de l’amende dans toutes les tribus, et cette loi, exécutée h la rigueur, donne lieu quelquefois au plus étrange état do choses. Par exemple , un mari et une femme complotent de dépouiller un troisième individu; la femme feint d’entretenir une intrigue avec celui-ci, et s'arrange pour que son mari découvre cette fausse intrigue; lli-dessus, le mari obtient, pour guérir la blessure de son honneur, une indemnité qui suffit à le faire vivre, lui et la femme sa complice, pendant un certain temps.
Un commerce illégitime avec des femmes de tribus ou de villages voisins est la cause de presque toutes les palabres, les guerres et les batailles dans cette tribu de l’Afrique. Si une tribu veut se battre, elle se crée un motif de guerre en engageant une de ses femmes dans une intrigue avec un homme d'une autre tribu, et celle-ci, n’eùlelle pas envie de batailler, s'y trouvera bien forcée.
Alors le système des mariages entre les tribus en enveloppe une demi-douzaine dans la querelle des deux premières. Chaque chef réclame l’assistance de ses beaux-pères, et ainsi tout le pays est mis sens dessus dessous, ce que l'on possède court grand risque et perd presque toute sa valeur, les travaux de l’agriculture sont arrêtés, et des villages entiers disparaissent de la scène par l’effet soit de l’émigration, soit de la famine, soit d'une extermination en détail.
Les femmes ne s'occupent pas seulement de pourvoir A la nourriture commune, mais elles servent aussi de bêtes de somme dans
question des femmes.
cétle partie de l'Afrique. Ainsi ma troupe, lorsque je quittai Mbène, se composait principalement de ses deux fils, Miengai et Maginda, d'un jeune homme nommé l’ouliandai, et d'une demi-douzaine de femmes robustes, destinées A porter mes lourdes caisses, aussi bien que tout le reste de mon bagage, et nos provisions de voyage.
Nous partîmes enfin le août, de bon matin. Les indigènes avaient fait tout ce qu’ils avaient pu pour ramasser d’avance des vivres en quantité suffisante; mais le résultat de leurs efforts était assez mince. Mes provisions particulières étaient à la longue presque épuisées. En dehors de cela, mes gens étaient parvenus à se procurer quelques gros régimes de bananes et une bonne quantité de noix de palmier amères. C'était là tout le service de bouche de l’intendance.
Je pris avec moi soixante-dix livres de plomb, dix-neuf livres de poudre et dix livres d’arsenic pour conserver mes échantillons d’animaux. J'emportai aussi mes caisses contenant des indiennes, du tabac, des perles, etc., qui devaient me servir à acheter des vivres ou à faire des cadeaux aux naturels que j’allais voir. Je fis porter le plomb par Miengai; car les femmes en avaient déjà bien assez. Mes hommes d’ailleurs s’étaient chargés d’objets de commerce pour leur propre compte, tels que chaudières de cuivre, pots de fer, cruches, etc., et plus de cent livres de sel en petits paquets de trois ou quatre livres.
Le chargement des femmes est un objet de grande importance. Elles portent leurs fardeaux dans de lourds et grossiers paniers suspendus derrière leur dos; ces paniers doivent être arrangés avec beaucoup de soin et assujettis sur le dos par trois ou quatre pouces de filaments d’écorce tendre, pour éviter le frottement.
Quand tout fut disposé, quand chacun eut pris congé de ses amis, et fut revenu encore une demi-douzaine de fois reprendre congé d’eux ou leur rappeler quelque chose d’oublié, quand on eut cessé de crier, d’ordonner ou de quereller, et que j’eus complètement perdu patience, nous partîmes.
Après une marche d’environ cinq milles, nous arrivâmes au bord de la rivière N'oonday, qui est là très-étroite, mais claire et limpide, si limpide, que je ne pus résister à la tentation de tirer sur un poisson d’une forme étrange que je voyais nager pendant que nous étions arrêtés sur la rive.
L'AFRIQUE équatoriale.
Je lui envoyai une charge de petit plomb; mais je n’eus pas plutôt lâché le coup que j'entendis un fracas terrible sur le bord opposé, à six ou sept mètres de distance. Je vis tomber de jeunes arbres violemment déracinés, et courir, avec des mugissements sourds, une bande d’éléphants effarouchés. Ils s’étaient tenus en silence dans la jungle de l’autre rive, soit pour nous observer, soit pour toute autre cause. J’étais fâché d’avoir tiré, car nous traversions précisément la rivière à cet endroit-là, et nous aurions pu abattre un de ces animaux; mais la frayeur les entraîna hors de notre atteinte.
Après avoir passé la Noonday et cheminé pendant dix milles dans la direction du nord-est, nous atteignîmes une chaîne granitique qui fait partie des montagnes de la sierra del Crystal. Ces hauteurs étaient très-escarpées, et, pour nous préparer à cette ascension, nous nous assîmes pour dîner. Je mangeai quelques bananes bouillies , nourriture peu fortifiante ; mais c’était encore ce que nous avions de mieux. Puis nous tentâmes de gravir un sentier rude et tortueux, à peine tracé sur la montagne et serpentant à travers d’énormes quartiers de granit et de quartz qui, suspendus çà et là le long de ses flancs, donnaient à cette région un caractère tout à fait étrange.
Cette chaîne avait environ six cents pieds de haut; elle était couronnée par un plateau de trois milles de long, qui était aussi parsemé d’immenses blocs de granit et de quartz.
Au delà de ce plateau, nous trouvâmes une nouvelle chaîne de hauteurs plus escarpée encore et plus haute que la première, et qu'il fallait également franchir. Je m’aperçus que, dans ce genre de voyage, les indigènes avaient un grand avantage sur moi; ils se servaient de leurs pieds nus à peu près comme les singes. Une longue pratique a exercé leurs doigts à avoir prise sur tous les objets, et ils peuvent s’élancer de rocher en rocher sans crainte de tomber, tandis que moi, avec mes épaisses chaussures, j'étais toujours près de glisser, et je n'avançais que très-lentement.
Nous étions encore sur le premier plateau , quand tout à coup Miengai , qui était en avant avec moi , me fit signe de rester immobile. 11 se croyait dans le voisinage d’une troupe d’éléphants, ou peut-être d’un léopard. Il prépara son fusil, moi le mien, et nous demeurâmes cinq minutes dans un profond silen.ee. Soudain Miengai