MUTINERIE DE MES HOMMES
certain bien-être. J'avais trois feux autour de mon lit de branchages; je suspendis mes vêtements humides pour les faire sécher; puis, après m’être réconforté avec un peu (l’eau-de-vie, je m’abandonnai h, un sommeil plus profond que d’habitude, sans me douter du « palabre >* qui m’attendait le lendemain.
Quand nous nous levâmes, frais et dispos, mes hommes vinrent me trouver pour me dire qu’ils étaient fatigués et qu'ils ne feraient pas un pas de plus , si je ne leur accordais en payement une plus grande quantité d’étolTe.
Ils paraissaient fort résolus, et j’étais, comme on peut le penser, dans un grand trouble d’esprit. Retourner sur mes pas quand j’étais déjà venu si loin, il ne fallait pas y penser; rester là tout seul, c’était affronter une mort certaine; enfin, leur donner ce qu'ils me demandaient, c’était me dépouiller moi- même et créer un mauvais précédent pour mes futurs voyages. En définitive , je me décidai à payer de hardiesse. Je m’avançai au milieu d’eux, et leur dis, mes pistolets en main , que je ne leur donnerais pas un pouce d’étoffe de plus, que je ne leur permettrais pas non plus de me quitter, attendu que Mbène, leur père ou leur chef, les avait chargés de me conduire à la tribu des Fans. Il faut donc, leur dis-je, que vous veniez avec moi jusque-là; sinon — et je maniais mes pistolets — ce sera la guerre entre nous. J’ajoutai néanmoins que, s'ils m’étaient fidèles pendant le voyage, je leur donnerais, à mon retour, quelque chose de plus que ce que j’avais promis.
Ils se consultèrent ensemble ; enfin, ils me répondirent qu’ils étaient satisfaits de ce que je venais de dire et qu’ils resteraient mes amis. Sur quoi, le cœur soulagé, et bien heureux d’avoir échappé à leur fâcheux dilemme, je leur donnai des poignées de main, et nous nous disposâmes à continuer notre route.
Il était dix heures ce jour-là quand nous nous mîmes en marche. Nous nous avançâmes vers la seconde chaîne des montagnes de la sierra del Crystal, en passant par une contrée sauvage, recouverte de forêts épaisses, abrupte, et hérissée, tout le long de ses escarpements, d’énormes blocs de rochers qui ajoutaient à l’aspect sauvage de cette scène. Nous montions, nous montions toujours, avec mille efforts, à travers des bois plus silencieux que je n’en ai jamais trouvé en Afrique
(30 L'AFRIQl’E ÉQUATORIALE.
avant ou depuis celte 'époque. Ni le chant d’un oiseau, ni le cri aigu d’un singe pour rompre cette éternelle solitude ! Que l’un ou l’autre eût été bien venu! Certes, le singe me répugne; un tel rôti a l’affreuse apparence d’un enfant à la broche; mais l’appel de mon estomac était si impérieux que j’aurais savouré, je crois, avec délices la chair même du gorille.
Rien ne se faisait entendre que la respiration haletante de mes compagnons, épuisés par cette rude ascension, quand mon oreille fut frappée d’un mugissement sourd, pareil à celui d’une chute d’eau. Ce bruit, qui croissait toujours à mesure que nous avancions péniblement. finit par éclater tout autour de nous dans l’espace, et comme, parvenus au détour d’une pente escarpée, nous débouchions d’un étroit sentier, la chute d’eau fit explosion — c’est le mot — en face de nous. C’est un des spectacles les plus grandioses qu’on puisse imaginer. Ce n’était pas une cascade, mais un immense torrent, se précipitant du haut en bas sous un angle de vingt-cinq à trente degrés, et se déroulant à notre vue sur un mille d’étendue, semblable à une mer vaste, bouillonnante et houleuse. Le lit de ce torrent était encombré d’énormes roches de granit, qu’on eût dit roulées là par les Titans. Les eaux furieuses venaient les battre, comme pour les chasser devant elles, et s’y brisaient, envoyant des flocons d’écume jusqu’à la cime des arbres qui s’élevaient sur leurs bords.
A l’endroit où nous étions placés, le torrent faisait un détour pour s'élancer au bas de la montagne, et nous avions à un mille devant nous toute une masse écumeuse, qui semblait s’élre précipitée pardessus nos têtes.
C’étaient les sources de la Ntambounay.
Nous prîmes de cette eau dans le creux de nos mains, elle était pure, limpide et fraîche. Nous poursuivîmes notre roule, toujours en gravissant la montagne, et en partie sur les bords des rapides. Une heure après, nous atteignions un emplacement découvert, où avait été établi autrefois un village mbondémo, et qui était entouré de quelques petites sources dont s’alimentait la cataracte. Nous étions arrivés au sommet.
De cette élévation — cinq mille pieds environ au-dessus du niveau de la mer, — je jouissais d’une perspective que rien n’arrêtait, aussi