RÊVERIES INTERROMPUES
loin que l’œil pouvait s’étendre. Les montagnes que nous avions franchies le jour précédent gisaient à nos pieds et paraissaient de simples monticules. De tous côtés s’étendaient d'immenses forêts vierges, que coupait çà et là le reflet brillant d'une chute d’eau, et bien loin, à l’est, se dessinait la crête bleue de la chaîne la plus reculée de la sierra del Crystal, ce point de mire de tous mes voeux. Le grondement des rapides au-dessous de moi résonnait à mes oreilles, et pendant que je dévorais du regard cet horizon de montagnes que je brûlais d’atteindre, je me mis à réfléchir à ce que deviendrait l’aspect de ce lieu sauvage, si jamais la lumière de la civilisation chrétienne pénétrait chez les noirs enfants de l'Afrique. Je rêvais de forêts ouvrant leurs profondeurs à des plantations de café , de coton et d’épices , de nègres paisibles se rendant le cœur content à leur tâche journalière, de fermes, de manufactures, d’églises et d’écoles ; et tandis que, suivant le cours de mes pensées riantes, je levais les yeux vers le ciel, j’aperçus, suspendu à une branche de l’arbre sous lequel j’étais assis, un gros serpent noir, la gueule béante, tout prêt à s'élancer sur le rêveur malencontreux.
Mes songes de civilisation s'évanouirent en un moment. Heureusement. j’avais mon fusil sous la main. Je m’élançai assez loin pour n’ètre plus au-dessous du reptile et, visant bien, je lui envoyai ma charge dans la tôle. 11 lâcha prise, tomba sur le sol, et après s’ètre agité çà et là convulsivement, il se roidit et resta mort devant moi. Il mesurait un peu plus de treize pieds, et je reconnus à ses dents qu’il était venimeux.
Hélas ! cette civilisation chrétienne qui m’avait inspiré de si belles réflexions allait subir un nouvel assaut. Mes hommes coupèrent la tète du serpent, et découpant proprement le corps en morceaux, ils le firent rôtir et le mangèrent sur place ; tandis que moi, pauvre mortel affamé, mais civilisé, j’assistais au festin, avide de viande, mais incapable de supporter celle-là, tant la civilisation, cette excellente chose en cllc-môme, est de peu de ressource au milieu d'une forêt d'Afrique dans un moment de disette.
Quand le serpent fut dévoré et que moi, le seul estomac vide de la compagnie, j’eus mûrement réfléchi au désavantage d'avoir été élevé dans un pays policé, nous commençâmes à examiner les ruines
près desquelles nous étions assis. Une espèce dégénérée de canne à sucre croissait à la place où il y avait eu autrefois des maisons ; j’avais hâte de cueillir quelques tiges pour les goûter ; mais tout A coup mes hommes signalèrent un fait qui les jeta dans le plus grand trouble. ÇA et IA des cannes avaient été abattues, déracinées et brisées en plusieurs morceaux, que l’on voyait répandus A terre après avoir été mâchés. A ce signe je reconnus les traces toutes fraîches du gorille, et je sentis mon cœur se gonfler de joie. Mes hommes s’entreregardaient et murmuraient A voix basse : Kguyla, c’est-A-dire en mpongwc, iXjina, ou, comme nous l’appelons, gorille.
En suivant ces traces, nous trouvâmes bientôt les empreintes du pied de l’animal si longtemps désiré. C’était la première fois que je voyais ces empreintes, et ce que j’éprouvai ne pourrait se décrire. J’étais donc sur le point de me trouver face A face avec ce monstre dont la férocité, la force et la ruse avaient fait si souvent le sujet de l’entretien des indigènes, un animal A peine connu du monde civilisé, et que les hommes blancs n’avaient jamais chassé 1 Mon cœur battait A me faire craindre que le bruit de ses palpitations ne donnât l’éveil au gorille, et mon émotion était réellement excitée jusqu’A devenir une souffrance.
D’après ces traces, on devinait qu’il y avait plusieurs gorilles ensemble. Nous résolûmes d’aller A leur recherche.
Les femmes étaient terrifiées, les pauvres créaturesl Nous leur laissâmes une escorte de deux ou trois hommes, pour prendre soin d’elles et les rassurer. Le reste de notre troupe examina soigneusement ses fusils; car le gorille ne vous laisse pas le temps de les recharger, et malheur A celui qu’il attaque ! Nous étions armés jusqu'aux dents. Mes hommes gardaient le silence, comme des gens qui vont s’exposer A des dangers plus qu'ordinaires, car le gorille mâle est le roi des forêts de l'Afrique.
Quand nous quittâmes le camp, les hommes et les femmes que nous laissions en arrière se ramassèrent en groupe, la frayeur peinte sur le visage. Miengai, Makinda et Ngolai formèrent une troupe de chasseurs, et moi avec Yeava une seconde troupe. Nous convînmes qu’elles se tiendraient A peu de distance l’une de l’autre, afin qu’en cas d’événement nous fussions A même de nous secourir mutuellement.