‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 57 sur 247 · LIS · texte numérisé non relu

LIS

Quant au reste, le silence et la justesse du tir étaient les seules recommandations à faire.

En suivant les traces nous reconnûmes qu'il devait y avoir quatre ou cinq de ces animaux. Aucune d’elles ne paraissait très-large. Nous vîmes qu’elles se rapportaient toutes à la marche à quatre pattes, allure habituelle du gorille; de temps en temps ils s'étaient assis pour mâcher des cannes qu’ils avaient arrachées. La chasse commençait à prendre un vif intérêt.

Nous étions convenus de retourner près des femmes et de leurs gardiens et de concerter nos opérations quand nous aurions découvert quelle direction il fallait suivre; c’est ce qui eut lieu. Pour ne pas donner l’éveil à notre ennemi, nous conduisîmes d'abord la troupe dans un petit chemin oii quelques huttes de feuillage, élevées par des voyageurs de commerce, pouvaient servir de refuge et de cachette. On y abrita les femmes, qui ont toutes une peur extrême du gorille, tant sont terribles les récits qui circulent parmi les tribus sur des enlèvements accomplis au fond des bois par ce farouche animal. Acquittés de ce soin, nous nous disposâmes à rentrer en chasse, avec l’espoir cette fois d’arriver à. portée de l’ennemi.

Nous donnâmes encore un coup d'œil à nos armes et nous partîmes. J'avoue ((lie jamais de ma vie je ne me suis senti plus d’ardeur. Depuis des années, j’entendais parler du terrible rugissement du gorille, de sa force prodigieuse, et de son grand courage lorsque par malheur il n’est que blessé par un coup de feu. Je savais que nous allions nous attaquer â un animal qui est redouté même du léopard. Le gorille mâle et le lion à crinière du mont Atlas sont les deux bêtes les plus féroces et les plus puissantes de tout le continent; car le lion du sud ne peut se comparer ni à l'un ni à l’autre pour la vigueur et le courage. Qui sait si ce n’est pas le gorille qui a chassé le lion du pays où nous nous trouvions ! car ce roi des animaux, si répandu dans les autres contrées de l'Afrique, ne se montre jamais sur les domaines du gorille.

Nous descendîmes la montagne, nous traversâmes un cours d’eau sur un tronc d’arbre tombé et nous nous approchâmes de quelques gros blocs de granit. A leur pied était couché un arbre mort d'une taille immense. Nous aperçûmes tout autour des marques de la présence toute récente des gorilles.

L’ A V R I (J U K É Q UATORI ALK

Nous approc luîmes avec beaucoup de précaution. Nous étions partagés en deux bandes. Makinda en conduisait une et moi l’autre. Il fallait faire le tour du bloc de granit, derrière lequel Makinda supposait (pie les gorilles s’étaient cachés. Le fusil en main, prêts U faire feu. nous avancions à travers des fourrés épais qui répandaient, même eu plein jour, de l’obscurité sur tous les objets. En jetant un regard sur mes hommes, je m'assurai que leur animation était encore plus vive (pie la mienne.

Nous cheminions lentement au milieu de ces épaisses broussailles, n’osant presque respirer, de peur de trahir notre approche. Makinda prit par la droite du rocher, tandis que je suivais la gauche. Malheureusement il élargit trop le cercle; les animaux qui étaient aux aguets l'aperçurent. Tout à coup j’entendis un cri étrange, discordant, h moitié humain, presque diabolique, et je distinguai quatre jeunes gorilles qui s’enfuyaient dans l’épaisseur de la forêt. Nous fîmes feu. mais nous n'atteignîmes rien. Nous nous élançâmes ii leur poursuite, mais ils connaissaient les bois mieux que nous. I ne fois j’entrevis de nouveau un de ces animaux ; mais un arbre interposé me le déroba, et je ne pus tirer. Nous courûmes îi perdre haleine, mais en vain ; ces liâtes agiles nous échappèrent. Hors d’état de les poursuivre, nous retournâmes lentement à notre camp, où les femmes nous attendaient avec anxiété.

Je déclare (pie je sentis presque l’émotion d'un homme qui va commettre un meurtre quand je vis les gorilles pour la première fois. Ils ressemblaient d’une manière effrayante à des hommes velus. Leur tête inclinée, leur corps penché en avant, tout en eux avait l'apparence d’un homme qui fuit pour sauver sa vie. Ajoutons à cela leur cri terrible qui, tout sauvage et bestial qu’il est. a «‘pendant quelque chose d'humain dans sa discordance, et nous cesserons de nous étonner des superstitions des indigènes au sujet de ces « hommes des bois. »

En notre absence . les femmes avaient allumé de grands feux et préparé le campement, qui n’était pas si confortable que celui de la nuit précédente, mais qui cependant nous protégea contre la pluie. Je changeai de vêlements, car les miens étaient tout trempés par les torrents et les boues que nous avions traversés dans l’ardeur de

Page 1