DES VOYAGEURS AFFAMÉS
Ce jour- là., nous fîmes quinze milles, dont dix dans la direction de l’est, et cinq dans celle du sud-est.
Le jour suivant, nous voulions donner une nouvelle chasse aux gorilles; mois nous ne trouvâmes aucune trace. J’étais très- fatigué, j’avais mangé tout mon biscuit, et quoique nous fissions de notre mieux, nous ne pouvions parvenir à atteindre un certain établissement que Makinda m’assurait être assez rapproché. J’étais au bout de mes provisions. Je n'avais jamais pu m’habituer à ces noix sauvages dont les indigènes font leur nourriture quand ils se trouvent dans de pareilles extrémités, et je commençais à attendre avec anxiété la découverte de quelque village; car voyager l’estomac creux est un exercice qui épuise vite et qui ne saurait se prolonger, comme l’expérience me l’avait déjà appris.
Nous nous levâmes de bonne heure le lendemain matin, et j’allai encore me fatiguer à jeun. Nous n’avions pas une miette de nourriture. Nous traversâmes plusieurs cours d’eau, et nous voyageâmes tout le jour à travers la solitude d'une forêt triste et sombre à faire frissonner, gravissant en même temps les montagnes les plus escarpées et les plus hautes que nous eussions encore rencontrées. Je présume que c'était une partie de la troisième chaîne de la Sierra.
J’étais contrarié de l'insouciance de mes hommes, qui auraient dû pourvoir mieux à notre subsistance; pourtant je dois louer ces pauvres gens qui, affamés eux-mêmes, me donnaient cependant la plus grande partie du peu de noix qu'ils trouvaient ; mais ce n’était pas un aliment suffisant pour un pauvre civilisé, surtout dans des circonstances si rudes.
Cette journée de voyage est une des plus fatigantes que je me rappelle ; nous parcourûmes vingt milles dans la direction générale de l’est, à cause des nouveaux détours que nous fûmes obligés de faire, car la distance n’est pas si grande en ligne droite.
La forêt semblait déserte; pas même un oiseau à tuer. Nous entendions le caquet de quelques singes fort rares, mais nous tâchions vainement de les approcher à la portée du fusil. I.orsque nous campâmes, je pris une gorgée d’cau-dc-vic, et je cherchai dans le sommeil l'oubli de mes misères.
Le lendemain matin je me réveillai très-faible; mais il se trouva que mes compagnons avaient tué un singe qui, rôti tant bien que mal sur des charbons, me parut délicieux, malgré la répugnance dont j'ai déjà parlé. Pour ajouter à notre bien-être, Makinda venait de découvrir une ruche dans le creux d’un arbre. Nous enfumâmes les abeilles pour nous emparer du miel qui était plein de larves. Nous mourions tellement de faim, que nous avions à peine la patience d’attendre que la ruche fût vide. Le miel ne lut pas plus tôt étendu sur des feuilles et déposé sur l’herbe, que chaque homme se prépara à saisir la plus grosse part qui pourrait tenir dans sa main et à l’avaler. Il pouvait s'ensuivre une bataille, que je prévins par mon intervention; je divisai le délicieux butin en portions égales, et j'en réservai une pour moi comme pour les autres. Cela fait, chaque homme de la troupe, moi compris, s'assit et se mit à dévorer miel, cire, abeilles mortes, larves, ordure et tout, et notre seul chagrin fut qu’il n’en restât plus.
Nous nous donnâmes beaucoup de peine pour suivre d'anciennes traces d’éléphant, ce qui est la meilleure roule frayée à travers les jungles; mais nous ne vîmes point d'animaux; seulement nous rencontrâmes des traces de gorille.
Vers deux heures, mes hommes commencèrent à se montrer joyeux; c’était le signe de la proximité d’un village. Bientôt ils se mirent à pousser des cris; j’aperçus, en regardant vers une colline en face de nous, de larges feuilles de bananiers, annonce ordinaire d'un village africain. Depuis que j'avais quitté Mbène, c’étaient les premières habitations que je trouvais sur ma route, et je me sentis tout ranimé à cette vue.
Mais, hélas ! en approchant, nous ne vîmes personne venir audevant de nous, suivant les règles de l'hospitalité africaine, et quand nous arrivâmes dans la place, nous la trouvâmes entièrement abandonnée. C’était un ancien établissement des sujets de Mbène. Cependant quelques Mbichos qui demeuraient près de là, peuple allié à celui de Mbène, vinrent nous voir, et nous donnèrent des bananes. Mais je ne pouvais me procurer ce dont j’avais le plus besoin : une volaille.
Les Mbichos étaient tout étonnés; aucun d’eux n’avait jamais vu de blanc ; ils me trouvaient fort singulier.
PN VII.I.ÀCiE ABANDONNE.
Nous employâmes lu soirée, dans les maisons, à nous sécher el à nous réchaulTer. C’était beaucoup mieux (|ue la forêt, quoique ce lut aussi un désert.
J estimais <pie nous nous trouvions à cent cinquante milles de la côte. Sauf le village des Mbichos que nous louchions presque, nous étions maintenant entourés de trois côtés par les villages des Pans, et nous n'allions pas tarder à faire connaissance avec ces cannibales.
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