‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 61 sur 247 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Famine. — Rencontre d*un Kan. — Situation critique. — Terreur que j’inspire. — Un guerrier fan. — Scs armes. — Les fétiche». — Le» femme». — On m'examine de près. — Chasse au gorille. —Trace* de l'animal. — Apparition d’un gorille môle. — Son rugissement. — Ses allures. — Mon premier gorille. — Partage de* dépouille*. — Superstition*. — Les Bakalais nomades. — Leur* lamentations. — tour» crainte* nocturnes. — Leur cuisine. — Village de* Fan». — Indices de cannibalisme. — Présentation à Sa Majesté cannibale. — Le roi troublé A ma vue. — Description de Sa Majesté. — Triomphe de Mbènc. — Le roi dans son appareil de guerre. — Armes des Fan». — Un grand bal. — Musique.

Mbène arriva le lendemain, et sa présence me fit grand bien, car il avait plus de ressources et d’influence que ses fils. Il était trèsfatigué de son voyage ; pourtant dès que je lui eus parlé de l’état de disette oii nous étions, il se rendit tout de suite à un village des Fans, ii quelques milles de là, pour chercher des provisions. Incapable d’attendre patiemment son retour, je sortis avec mes hommes pour aller au-devant de lui; j’espérais trouver quelque gibier en route et je crois que la faim me donnait des ailes, car je fus bientôt en avant d’un demi-mille de mes compagnons. Je n’aperçus qu’un singe babillard. qui s’esquiva au moment où je l’ajustais, et que je cherchai en vain à déloger des hautes branches où il était perché.

Après avoir guetté cet animal, je ramenai par hasard mes regards à terre, et ce que je vis dissipa bien vile toute autre idée. Qu’on juge de mon étonnement! J’avais là, devant moi, un guerrier fan, suivide ses deux femmes. Je fus d’abord effrayé, mais je m’aperçus que de leur côté ils étaient saisis d’une frayeur mortelle. I.c bouclier de l’homme s’agitait et retentissait, tant il tremblait lui-même! sa bouche était béante, ses lèvres presque livides; une de ses trois javelines lui avait échappé, et la manière dont il tenait les deux autres accusait une terreur abjecte.

Les femmes, qui portaient des paniers sur leurs têtes, les avaient

RENCONTRE DES FANS.

til

laissas tomber par terre; elles se tenaient immobiles, mucltcs d’épouvante, et me regardaient fixement.

Ils croyaient tous, je le sus plus tard, que j’étais un esprit tombé du ciel. Quant à moi, dès que je me fus rendu compte de la situation, ma première pensée fut celle-ci : supposons que la peur exaspère ces sauvages jusqu’à la folie, ils pourront bien m’envoyer une flèche empoisonnée ; si au contraire ils surmontent leur trouble avant que mes compagnons m’aient rejoint, je suis exposé à recevoir un coup de lance, à moins que je ne prévienne mon adversaire en tirant sur lui ; ce qu'il faut éviter à tout prix, car à part ma répugnance pour l’effusion du sang, une telle action compromettrait gravement ma vie parmi ses compatriotes. Alors je souriais, et je tâchais de prendre un air aimable pour rassurer un peu mes gens; mais je ne faisais qu’empirer les choses. Ils avaient l’air d’être prêts à rentrer sous terre.

Guerrier fan.

Enfin, j’entendis les voix de mes compagnons qui arrivaient derrière moi. J’étais hors d’affaire, et les Fans allaient aussi respirer. Miengai sourit à la vue de cette scène; il leur dit qu’il ne fallait pas

Ut L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.

me regarder comme un esprit, que j'étais l'homme blanc de son père, et que j’étais venu du rivage dans le dessein de visiter les Fans. Je donnai alors aux deux femmes quelques cordons de perles blanches. présent qui contribua, plus que tout le reste , à dissiper leurs craintes.

Quand nous revînmes, Makinda nous apporta des bananes, mais pas de volaille. Il y avait une semaine que je n’avais mangé de viande, sauf ce malheureux singe que nous avions tué en route, et je sentais l’extrême besoin de prendre quelque chose de solide.

Tout le reste du jour, ce fut grande réception chez moi. De nombreuses troupes de Fans affluaient des villages voisins, poussés par la curiosité. Les hommes ne paraissaient pas très-effrayés ; mais les femmes et les enfants ne dissimulaient pas leur terreur. Tous se tenaient à une distance respectueuse. Un seul regard jeté par moi sur une femme ou sur un enfant suffisait pour les mettre en déroute.

Pour ma part, si je n’étais pas effrayé, j’étais au moins aussi étonné de ce que je voyais que les Fans pouvaient l’être eux-mêmes. Ces hommes qui se trouvaient pour la première fois en présence d’un homme h cheveux droits étaient pour moi l’objet d’une égale surprise. C’étaient de vrais cannibales, sans méprise possible. F.t en même temps, ils paraissaient être le peuple le plus remarquable que j’eusse encore vu dans cette partie reculée de l’Afrique. D’une couleur plus claire qu’aucune des tribus de la côte, forts, grands, bien bâtis, ils témoignaient d’une grande activité; leur regard me semblait aussi plus intelligent que celui des Africains qui n’ont pas encore eu de rapports avec les blancs.

Les hommes étaient presque entièrement nus; ils portaient pour tout vêlement une ceinture d’écorce tendre à laquelle était suspendue par devant une peau de chat sauvage ou de quelque autre bête fauve. Us avaient les dents limées en pointe, ce qui donnait h leurs figures un air terrible et féroce; quelques-uns en outre se noircissaient les dents. Leur chevelure, ou plutôt leur « laine, » était étirée en longues tresses minces; au bout de chaque tresse, qui se tenait roide. étaient attachées des perles blanches ou des anneaux de cuivre ou de fer. Quelques-uns portaient des coiffures de plumes, mais d’autres avaient de longues queues faites de leur propre laine et d’une sorte d’étoupe

EXTÉRIEUR DES FANS.

teinte en noir qu’ils y mêlaient, et qui donnait aux personnages ainsi coiffés l’apparence la plus grotesque.

Sur leurs épaules était suspendu un grand couteau du pays; leurs mains tenaient des javelines et un énorme bouclier; autour de leur cou et de leur corps on voyait pendre diverses espèces de fétiches et de grisgris qui résonnaient pendant qu’ils marchaient.

Le bouclier des Fans est fait avec la peau d'un vieil éléphant, et seulement avec cette partie de la peau qui s'étend le long du dos. Quand elle est séchée et fumée, elle devient presque aussi dure et aussi résistante que le fer. Ce bouclier a trois pieds de long environ , sur deux pieds et demi de large.

Les femmes, qui sont encore moins vêtues que les hommes, sont beaucoup plus petites et fort laides. Si j’en excepte la population féminine de Fernando-Po, que l’on appelle « Bobies, » je n'ai jamais vu de créatures si repoussantes. Elles ont aussi les dents limées, et la plupart ont le corps peint en rouge au moyen de la teinture qui se tire d’un bois de ce pays, et sont du reste horriblement tatouées; elles portent leurs enfants sur leur dos, dans une espèce d’écharpe ou de havre-sac fait avec une écorce très-tendre et attaché au cou de la mère.

Ils étaient si étranges, ces êtres qui circulaient autour de moi en examinant chaque partie de ma personne et de mes vêtements, que, pour mieux les considérer moi-même, je me prêtais volontiers à. leurs empressements. Ce qui les étonnait surtout, c’était ma chevelure et mes pieds. Ils ne se lassaient pas d’admirer la première. Quant à mes pieds, ils étaient emprisonnés dans des bottes, et comme mon pantalon retombait par-dessus, ces gens-là s’imaginaient que mes bottes étaient mes pieds véritables , et ’ ils étaient fort surpris que j’eusse la ligure d'une couleur, et les pieds d’une autre. Je voulus me montrer à eux sous le jour le plus avantageux ; j’en savais bien le moyen, et je les étonnai au plus haut point en abattant devant eux une couple d’hirondelles. C’était là un vrai miracle! Ils partirent à quatre heures, en me promettant de revenir le lendemain et de m’apporter quelques poules.

Ces Fans appartiennent . comme je le supposais , à une famille qui diffère de la race nègre du littoral , aussi bien que des autres

tribus que j’avais déjà vues. Le front chez eux paraît moins déprimé ; mais ce qu’il y a de curieux , c’est que beaucoup d’individus ont la tète allongée en pointe ou en pain de sucre, signe qui dénoterait chez eux un degré inférieur d’intelligence ; pourtant ces sauvages sont, sous beaucoup de rapports, bien plus ingénieux que leurs voisins; ainsi, ils savent extraire le fer du minerai, et montrent, eu égard au peu d’outils dont ils disposent, une grande habileté dans la fabrication de leurs armes. On en verra la preuve dans les dessins de ma collection.

Pour ma part, je tuai quelques oiseaux ce jour-là; mais je passai la plus grande partie de mon temps à examiner quelque villages et les alentours ; au total , je ne fis pas grand’chose. Pendant que j’errais ainsi, une femme de la tribu des Fans me demanda avec un grand sérieux pourquoi je n’ôtais pas mes vêlements ; ils devaient à coup sûr me gêner beaucoup; si je m’en débarrassais, disait-elle, je serais bien plus à mon aise pour marcher.

Le jour suivant, nous allâmes tous à la chasse du gorille. Le pays est raboteux, montagneux, et recouvert d’une végétation serrée. La chasse ne peut donc guère compter pour un plaisir. Mais ces deux jours de repos m’avaient rendu mon ardeur, et j'avais hâte de tuer un gorille.

Nous aperçûmes plusieurs traces de ces animaux, et vers midi notre troupe se divisa dans l’espérance de cerner le repaire d’un de ceux qui avaient laissé des empreintes très-distinctes. J’étais à peine à trois cents pas de mes compagnons, quand j'entendis un coup de feu. puis trois autres à de courts intervalles. Je revins bien vite sur mes pas , espérant assister à la mort d’un de ces animaux , mais je fus encore désappointé. Aies amis les Mbondémos avaient tiré sur une femelle, ils l'avaient même blessée, comme je le vis à une tramée de sang; mais elle leur avait échappé. Nous nous mîmes à sa poursuite, mais ces fourrés sont si épais et souvent si impénétrables, que la poursuite d’une bête, même blessée, a peu de chances de succès. L’homme se traîne où l’animal court.

La nuit tomba pendant que nous étions encore à battre les buissons. Il fallut se décider à camper là, pour nous remettre le lendemain à chercher fortune. Somme toute, j'étais assez content.

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