‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 62 sur 247 · RENCONTRE D'UN GORILLE · texte numérisé non relu

RENCONTRE D'UN GORILLE

Nous avions tiré quelques singes et quelques oiseaux; le camp dressé, mes hommes firent griller leur viande de singe sur des charbons, pendant que je mettais mes oiseaux à la broche. Nous avions assez de provisions, et de bonnes celte fois, pour le lendemain.

Nous partîmes de grand matin, et nous pénétrâmes dans les profondeurs les plus touffues et les moins abordables de la forêt , avec l’espoir de découvrir la vraie retraite de l’animal que j’avais tant envie d'attaquer. Les heures de marche se succédaient, et pas la moindre apparence de gorille; mais toujours nos petits singes babillards, et par-ci, par-là, quelques oiseaux. De fait, les forêts de cette partie de l'Afrique sont bien moins vivantes que celles du côté du sud.

Tout à coup, Micngai poussa une sorte de petit gloussement , signal usité chez les indigènes pour appeler l’attention sur quelque chose d'imprévu; .en même temps, je crus entendre devant nous comme un bruit de branchages que l'on cassait.

C’était le gorille! je le devinai tout de suite à l’air résolu et satisfait de mes compagnons. Ils visitèrent avec soin leurs fusils, de crainte que la poudre ne fût tombée du bassinet . et j'examinai aussi le mien, pour m’assurer que tout était en bon état ; puis nous avançâmes avec précaution.

Le singulier bruit de branches cassées continuait à se faire • entendre. Nous marchions tout doucement en observant le plus profond silence. On pouvait juger, à la contenance de mes hommes, qu’ils se savaient engagés dans une entreprise des plus sérieuses. Nous poursuivîmes en avant , et enfin nous crûmes voir, à travers les épais massifs, osciller des branches et de jeunes arbres que l'énorme bêle était en train d’arracher, probablement pour cueillir les baies et les fruits dont elle se nourrit.

Tout à conp. pendant que nous rampions, au milieu d'un silence tel que notre respiration en ressortait distincte et bruyante , toute la forêt retentit à la fois du terrible cri du gorille.

Puis, les broussailles s'écartèrent des deux côtés, et soudain nous finies en présence d’un énorme gorille mâle. Il avait traversé le fourré à quatre pattes; mais quand il nous aperçut, il se redressa de toute sa hauteur cl nous regarda hardiment en face. Il se tenait à

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L'AERIQUE ÉQUATORIALE.

une quinzaine de pas de nous. C'est une apparition que je n'oublierai jamais, il paraissait avoir près de six pieds * ; son corps était immense, sa poitrine monstrueuse, ses bras d'une incroyable énergie musculaire. Ses grands yeux gris et enfoncés brillaient d’un éclat sauvage, et sa face avait une expression diabolique. Tel apparut devant nous ce roi des forêts de l'Afrique.

Notre vue ne l'effraya pas. il se tenait là, à la même place, et se battait la poitrine avec ses poings démesurés, qui la faisaient résonner comme un immense tambour. C’est leur manière de défier leur ennemi. En même temps, il poussait rugissement sur rugissement.

Le rugissement du gorille est le son le plus étrange et le plus effrayant qu’on puisse entendre dans ces forêts. Cela commence par une sorte d’aboiement saccadé, comme celui d'un ebien irrité, puis se change en un grondement sourd qui ressemble littéralement au roulement lointain du tonnerre , si bien que j'ai été parfois tenté de croire qu'il tonnait , quand j’entendais cet animal sans le voir. La sonorité de ce rugissement est si profonde, qu’il a l'air de sortir moins de la bouche et de la gorge que des spacieuses cavités de la poitrine et du ventre.

Ses yeux s’allumaient d’une flamme plus ardente, pendant que nous restions immobiles sur la défensive. Les poils ras du sommet de sa tète sc hérissèrent cl commencèrent à se mouvoir rapidement, tandis qu’il découvrait Ses canines puissantes, en poussant de nouveaux rugissements de tonnerre. Il me rappelait alors ces visions de nos rêves, créations fantastiques, êtres hybrides, moitié hommes, moitié bêtes, dont, l’imagination de nos vieux peintres a peuplé les régions infernales. Il avança de quelques pas, puis s’arrêta pour pousser son épouvantable rugissement; il avança encore et s’arrêta de nouveau à dix pas de nous; et comme il recommençait à rugir en sc battant la poitrine avec fureur, nous fîmes feu et nous le tuâmes.

Le râle qu’il fit entendre tenait à la fois de l'homme et de la bêle. Il tomba la face contre terre. Le corps trembla convulsivement

t. l.e pied anglais dont il s’agit ici, comme dans tout le reste de l’ouvrage, es* un peu plus |»etit que le pied français; la différence est à peu près de deux centimètres.

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