MOUT DU GORILLE
pendant quelques minutes, les membres s’agitèrent avec effort, puis tout devint immobile : la mort avait fait son œuvre. J'eus tout loisir alors d’examiner l’énorme cadavre; il mesurait cinq pieds huit pouces, et le développement des muscles de ses bras et de sa poitrine attestait une vigueur prodigieuse.
Mes hommes, que ce triomphe avait d’abord réjouis, se prirent de querelle pour le partage de la chair de cet animal, car. Dieu me pardonne, ils mangent cette créature. Je vis qu’on allait en venir aux coups, si je ne me hâtais d’intervenir; je leur dis que je donnerais à chacun sa pari , et ils furent satisfaits de cet arrangement. Nous étions trop fatigués pour retourner à. notre camp de la nuit précédente. Nous résolûmes donc de camper sur les lieux mêmes; on eut bientôt élevé quelques abris, et on se mit à dîner. Heureusement un des nôtres venait de tuer une gazelle. Je fis fête au gibier, pendant que nies compagnons se régalaient du gorille.
Ils mettaient soigneusement la cervelle à part; j'appris qu’on s’en servait pour faire des charmes magiques, deux surtout d’un genre différent : l’un de ces charmes rendait son possesseur habile à la chasse, l’autre lui procurait des succès auprès des femmes.
Ce soir-là nous eûmes encore des récits merveilleux sur les gorilles, tous aboutissant aux mêmes conclusions que les précédents.
Nous retournâmes le lendemain au village abandonné; il était occupé par une troupe de voyageurs Bakalais. Nous savions heureusement parler leur langue; ils avaient demeuré sur la Noya et venaient se rapprocher d’une de leurs tribus. Je leur demandai pourquoi ils avaient quitté leur premier village, et je sus qu’un matin, un de leurs hommes, (pii se baignait dans la rivière, avait été tué d'un coup de feu. Là-dessus, saisis d’une terreur panique, croyant leur pays envahi par des sorciers, ils avaient résolu de l’abandonner et d’aller s’établir ailleurs. Ils portaient avec eux tout leur mobilier, coffres, vêlements, chaudrons de cuivre, cuvettes, batterie de cuisine, etc., ainsi qu'une grande quantité d’igname, de bananes et de poules.
Au coucher du soleil, chacun d’eux se retira dans les maisons, les enfants cessèrent de jouer, et, après tant de vie et d’animation, tout redevint calme. Soudain s’éleva dans les airs un de ces chants
HS L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.
lugubres et douloureux qui appartiennent aux tribus de ce pays, une de ces lamentations qui semblent avoir pour refrain : « plus d’espoir! » c’était un chant d’adieu adressé à leur ami défunt. Des larmes coulaient sur les joues des femmes, en même temps que l’effroi se peignait sur leurs figures, car c’était l’heure où ces peuples croient que les mauvais esprits errent autour d’eux.
J’essayai de recueillir les paroles que j’entendais ; mais ce n’était jamais que la répétition monotone d’une même idée : la douleur de la séparation.
Voici ce qu’ils chantaient :
IVe chi voit luholla pr na heshe.
Ilôhis! vous no nous parlerez plus jamais!
Nous ne reverrons jamais votre visage !
Vous ne vous promènerez plus avec nous!
Vous ne prendrez plus notre parti dans nos querelles!
et ainsi de suite.
Ces chants se répètent habituellement pendant un certain nombre de jours, à l’heure du coucher du soleil.
Je remerciai Dieu de ne pas cire né Africain. Ces pauvres gens mènent une vie bien triste et bien malheureuse. Non-seulement ils ont à redouter l’hostilité des tribus voisines, aussi bien que tous les accidents qui sont le fait de la vie sauvage, tels que la famine, les attaques des bêles féroces, etc., ntais encore toute leur existence est troublée et empoisonnée par la crainte des mauvais esprits, celle des sorciers, et les mille autres superstitions dont ils sont tourmentés.
Quand ils eurent chanté une demi-heure, ils vinrent m’apporter des poules et d’autres aliments en échange du « tabac de l’homme blanc » qu’ils voulaient avoir pour charmer leur voyage. Je fus fort aise de ce marché, et j’achetai tout ce qu’on m’offrit : poules, bananes, cannes à sucre, ananas. Dans l’Afrique occidentale, les hommes, les femmes, les enfanLs, tout le monde fume. Ils ne mâchent pas le tabac, à, moins que des blancs ne leur aient donné celte habitude; mais fumer semble être pour eux un passe-temps des plus agréables.
Cette nuit-là, je surpris Miengai et Makinda. les indignes fils du roi Mbène, à me voler mes bananes. C’était la seconde fois qu’ils s’en
CUISINE DES II A K A I.. ViS. li'.i
avisaient; aussi tombai -je sur eux à coups de poings. La correction que je leur administrai dut leur servir d'avertissement pour l’avenir.
Le lendemain malin, tout le camp était en émoi; les Bakalais allaient faire leur cuisine avant de repartir. Rien de plus remarquable que la propreté de ces sauvages à préparer leurs aliments. J’observai plusieurs femmes qui faisaient bouillir des bananes. L’une d’elles allume un feu clair enlrq deux pierres; d'autres pèlent les bananes, puis les lavent avec grand soin, comme le ferait une de nos cuisinières; elles les coupent ensuite en plusieurs morceaux, qu’elles jettent dans un pot de terre. Ce pot à moitié rempli d'eau, on le recouvre de feuilles, par-dessus lesquelles on étend les pelures des bananes, et enfin on le met sur les pierres pour le faire bouillir. Ils n’avaient pas de viande ; ils remplaçaient cet aliment par quelques arachides grillées. Ils assaisonnent leurs bananes bouillies d’une grande quantité de piment.
Nous avions promis d'aller le lendemain chez les Fans, et nous employâmes encore noire journée à la chasse. N’ayant pas de cadenas pour fermer ma maison, j'étais embarrassé pour y laisser mes provisions, car j’étais sur qu'on m ■ les volerait. Heureusement je m’avisai de prendre de la cire à cacheter, et avec quelques bouts de ficelle, j’allai mettre les scellés sur ma porte; ce qui divertit beaucoup ce coquin de Miengai.
Quoiqu’il vit l’objet de sa convoitise lui échapper, il ne pouvait s’empêcher de rire. Le même soir, j’étais assis chez moi, quand je sentis une odeur de chair brûlée; je sortis, et je trouvai mes drôles établis autour du feu, en train de faire rôtir un animal dont je ne pus discerner l’espèce. Leur devoir était de m’apporter tout ce qu’ils avaient tué, mais ils s’en étaient dispensés cette fois. Ils se montrèrent tout confus, et je leur dis qu'ils n’avaient plus besoin de venir tne demander de la poudre.
Le jour suivant, nous partîmes pour le village des Fans. J'allais donc avoir l’occasion d’éclaircir un fait dont j’aimais encore à douter, celui du cannibalisme de ce peuple. Ma curiosité ne fut satisfaite que trop tût. Comme nous entrions dans le village, j’aperçus quelques vestiges de sang, qui me parurent être du sang humain; mais je passai outre, persistant encore dans mon incrédulité. Bientôt après,
nous rencontrâmes une femme, el Ions inos doutes furent résolus. Elle tenait tranquillement à la main une cuisse détachée d’un corps humain, absolument comme une de nos ménagères rapporterait du marché un gigot ou une côtelette.
Il y avait de l’agitation dans le village. Ma présence effrayait les femmes et les enfants. Tous s'enfuyaient dans les maisons, à mesure que nous passions dans ce qui me parut être la grande rue. une longue allée, oh je voyais çà et là des ossements par terre.
A la lin, nous arrivâmes à la maison principale (la maison du palabre); on nous y laissa seuls quelques instants. Nous entendions une vive rumeur, qui ne paraissait pas éloignée. J’ai su depuis qu’on était occupé alors à se partager le corps d’un homme mort, et qu'il n’y en avait pas assez pour tout le monde. La tête, me dit -on. est réservée au roi; aussi l’appelle-t-on le morceau royal.
Ils ne tardèrent pas à venir en foule, el nous fûmes présentés au roi. C’était un personnage d’une physionomie féroce; son corps entièrement nu, à l'exception de la ceinture d'écorce habituelle, était peint en rouge; la figure, la poitrine, le ventre et le dos étaient tatoués de dessins grossiers, mais très-accusés. Il était couvert de talismans, et complètement armé, aussi bien que tous les Fans que la curiosité avait rassemblés autour de moi. Je ne sais s’il avait ajouté à sa personne quelques traits plus hideux pour faire impression sur moi; en ce cas, son attente fut déçue, car j’eus soin de garder une complète impassibilité.
Tous les Fans que je voyais là portaient des queues, mais celle de leur roi Ndiayai était la plus grosse de toutes; elle se terminait en deux pointes, auxquelles étaient attachés des anneaux de cuivre, et dont l'extrémité était ornée de perles blanches. Il avait aux jambes d’autres anneaux de cuivre qu'il faisait résonner en marchant. Au-devant de sa ceinture retombait un morceau de belle peau de léopard. Sa barbe était séparée en plusieurs tresses qui étaient aussi ornées de perles; elles se tenaient roides et se projetaient en avant. Ses dents, taillées en pointe, étaient noircies, et quand le vieux cannibale nous laissait voir l’intérieur de cette bouche sombre, on eût dit un tombeau (pii s’ouvrait.
La reine, qui accompagnait son époux, était bien décidément la