UN VILLAGE DE CANNIBALES
plus laide femme que j’eusse jamais vue. vieille d’ailleurs, et se nommait. Maslmmha. Kl le était presque nue; le seul article de sa loiletle était une bande d’écorce du pays, teinte en rouge, de quatre pouces de large à peu près. Tout son corps était tatoué des dessins les plus fantastiques; sa peau, toujours exposée à l’air, était devenue rugueuse et inégale; elle portait aux jambes deux énormes anneaux de fer, et elle avait pour pendants d'oreilles deux anneaux de cuivre de deux pouces de diamètre, dont la pesanteur avait tellement déchiré les lobes des oreilles, que j’aurais pu fourrer mon petit doigt dans les trous où ces anneaux étaient passés.
Je crois que le roi fut un peu troublé à mon aspect. Il avait témoigné beaucoup de répugnance pour cette entrevue, s’imaginant, d’après je 11e sais quelle prédiction, qu’il devait mourir trois jours après; cependant Mbène avait liiii par le persuader.
Mbène était là dans toute sa gloire. Il dit au roi qu’il lui amenait t un Esprit qui avait fait plusieurs milliers de lieues à travers « les grandes eaux >- pour visiter les Fans; le roi répondit que c'était bien et envoya la vieille reine me préparer un logis; puis, après quelques civilités, mais sans beaucoup de façons, Sa Majesté se retira.
On me conduisit à ma demeure. J.e village, de construction récente, consistait en une seule rue d’environ huit cents mètres; les maisons, fort petites, étaient en écorce, et les toits en nattes de feuilles de palmier. Les portes s’ouvraient à la hauteur du toit, et il n’v avait pas de fenêtres. La même pièce sert pour faire la cuisine, pour manger, pour dormir et pour garder les provisions, dont les principales sont des pièces de venaison et de la chair humaine fumée, suspendues à des poutres.
Les villages des Fans sont bien enclos ou munis de solides palissades; on y fait le guet pendant la nuit avec beaucoup de vigilance. Il y a là une espèce de chien indigène, dont l’aboiement aigu signale les approches du dehors.
Quand j'eus visité la maison qui m’était destinée, on m’emmena à travers le village, cl je vis là des traces encore plus effrayantes de cannibalisme : c’étaient des tas d’ossements humains amoncelés avec d’autres abats, des deux côtés de chaque maison. Je m’aperçus pendant cette promenade que les hommes tout en m’examinant avec
curiosité, n'avaient plus peur de moi, et que les femmes mêmes restaient en place quand je m'approchais d'çlles. Décidément cette race est plus hardie et plus vaillante qu'aucune des tribus de la côte.
Quant à Mbène, il était dans l'ivresse de la joie; partout où il allait, on l’entourait, on lui faisait compliment sur sa liaison avec un Esprit. Il en lirait vanité, et il disait avec une certaine satisfaction aux Fans tout ébahis, que deux autres êtres du même ordre lui avaient déjà rendu visite avant moi, ce qui est vrai.
Vers le soir, nous nous retirâmes dans nos maisons. J’invitai le roi à venir chez moi, et je lui fis présent d’un gros paquet de perles blanches, d'un miroir, d’une lime, d’un briquet et de quelques pierres à fusil. Sa figure s'illumina de joie, et il prit congé de moi très-satisfait. Presque aussitôt, une des reines m'apporta une corbeille pleine de bananes ; mais quelques-uns de ces fruits étaient déjà cuits, et je les refusai d'emblée, ayant horreur des marmites de ces gens-là. Plus que jamais je voulais m’en tenir à mes propres ustensiles de cuisine; je n’avais pas envie de prendre part à un festin de chair humaine, même de seconde main.
Peu de temps après le coucher du soleil, tout devint calme dans le village, et chacun sembla disposé à s’aller coucher. Je barricadai ma porte du mieux que je pus avec mon coffre, et m’étendant sur l’abominable lit que l’on m’avait préparé, je plaçai mon fusil à côté de moi, tout prêt à m’en servir; car malgré l'amitié que mes hôtes me témoignaient, je ne pouvais pas m’ôter de la tète, non-seulement qu’ils tuaient les gens, mais aussi qu’ils les mangeaient, et que quelque caprice gastronomique pouvait bien les pousser à m’avoir à dîner ou pour dîner, pendant que j’étais au milieu d'eux.
J'ai dit abominable lit; c’étaient en effet des planches de bambou, chacune d’un pouce d’épaisseur et fort raboteuses; le lendemain, j'avais les membres aussi endoloris que si j’eusse couché sur un tas de clous ou sur une pile de boulets de canon; pourtant je dormis sans interruption, mais le malin, quand je sortis, un tas de côtes, de tibias, de fémurs et de crânes, adossés à ma maison, m’offrit encore son horrible spectacle. Ilélas ! partout où j'allais, les preuves du cannibalisme me sautaient aux yeux, il n’y avait plus moyen de douter.
.l’avais dit au roi que je désirais le voir équipé en guerre; il vint