CHASSE A L’ÉLÉPHANT
cime et retomber. Ils rassemblent ces lianes et les entrelacent adroitement, non sans beaucoup de difficultés, de manière à en former de larges barrières ou des espèces de treillis, trop faibles sans doute pour arrêter l’éléphant, mais assez forts pour embarrasser sa fuite et l'empêtrer dans ce tilet solide, jusqu’à ce que les chasseurs aient pris leur temps pour le tuer. Plusieurs de ces barrières sont échelonnées de distance en distance, pour que l’animal qui a rompu la première soit successivement retardé par les autres.
On sonna d'une espèce de trompe de chasse, et la poursuite commença; plusieurs des nôtres étaient postés à différents points d’une barrière ou enchevêtrement, comme nous pouvons bien l’appeler, qui couvrait une très-grande étendue; les autres se glissaient en silence à travers les bois, en guettant leur proie.
Dès que les chasseurs aperçoivent un éléphant, ils s'en approchent avec précaution. Leur but est de l’effaroucher et de le rejeter sur quelque partie de la barrière la plus rapprochée possible. Pour en venir là, ils rampent sur le ventre, à la manière des serpents, avec une agilité surprenante.
Le premier mouvement de l’animal est de fuir ; il se précipite droit devant lui, presque en aveugle, et va se jeter sur la barrière de lianes; irrité, et plus épouvanté encore, il déchire ces obstacles avec sa trompe et ses pieds et frappe partout ; mais naturellement plus il se débat, plus il s'embarrasse.
Cependant, dès que l'éléphant a pris sa course, la troupe s’est formée en rond autour de lui, et pendant qu’il se démène et épuise ses forces, ou fait pleuvoir sur lui des javelines de tous les côtés, même du haut des arbres, tant qu’enfin la malheureuse bêle, criblée de blessures, offre l’image d’un énorme porc-épic. On ne cesse de la harceler de dards, jusqu'à ce qu’elle tombe morte.
Ce jour-là, nous tuâmes de cette manière quatre éléphants. Les indigènes s’animaient de plus eu plus à cette boucherie. Quant à moi, l’intérêt que j’y prenais d'abord commença à s’affaiblir dès que le premier éléphant eut été tué. Celte chasse me semblait monotone et quelque peu déloyale; cependant elle n’est pas sans danger. Los éléphants de cette contrée passent pour n’avoir pas une très-grande peur de l’homme; il faut, dans l’approche et dans l’attaque, faire
preuve de beaucoup de courage et de présence d'esprit ; même avec cela il arrive encore des catastrophes. Ce jour-là, un des chasseurs fut tuë. Je ne fus pas témoin de l’accident, mais il paraît qu’il avait perdu toute présence d'esprit, et quand l’éléphant chargea avec furie la troupe des assaillants, il fui atteint et foulé aux pieds.
Quand ses compagnons virent qu'il était mort, à leur tour ils devinrent furieux, et poursuivirent l'éléphant qui avait fait retraite; ils le chargèrent avec vigueur et l'assaillirent de coups de lance si répétés qu’au bout d'un instant il tomba sans vie. Je n’ai jamais vu d'hommes si enragés; pour satisfaire leur vengeance, ils coupèrent l'animal en mille morceaux.
Ils observent dans ces chasses certaines régies de prudence qui prouvent qu’ils connaissent bien leur adversaire. Par exemple, ils ont pour principe de ne jamais approcher l'éléphant que par derrière, parce que cet animal est lent à se retourner, et qu’on a le temps de faire retraite, après avoir déchargé son arme. Il faut avoir bien soin aussi que les lianes si fatales aux éléphants n’arrêtent pas en même temps les chasseurs. Il n’est pas rare, m'a-t-on dit, qu’un homme empêtré là, sans pouvoir s’en tirer, soit mis à mort par l’éléphant. Souvent les chasseurs en sont réduits à fuir devant lui. et comme ils ne peuvent guère courir plus vile que ce gros animal, en apparence si pesant, ils s’accrochent aux arbres où ils grimpent avec une agilité surprenante; on dirait presque des singes; mais il faut choisir un arbre assez fort. Ndiayai me raconta qu’un jour l'animal furieux avait déraciné un plant trop jeune, cl que le chasseur qui avait cherché là un refuge l’avait échappé belle.
Vint bientôt la cérémonie d'actions de grâce pour les succès du jour; on les adresse à l'idole qui, d’après la croyance de ce peuple, préside à la fortune de la chasse. Jusqu'à ce que ces rites soient accomplis, il n’est pas permis de toucher à la viande.
D'abord, la troupe tout entière se mil à danser autour de l'éléphant, pendant que le docteur, ou l’homme grigri, découpait une portion de chaque animal, prise toujours sur une des jambes de derrière; c’était la part réservée à l'idole. On mit ensuite celle viande dans des paniers, et on la fit cuire, sous la surveillance du docteur et des hommes qui avaient tué chaque éléphant ; enfin toute la troupe