MONOPOLE DU COMMERCE
ainsi de vingt-cinq à trente livres pesant de métal à chaque cheville. Celte ridicule coquetterie gène beaucoup leur démarche et leur donne une sorte de dandinement disgracieux.
Les deux sexes sont très-amateurs d’oripeaux et de parfumerie, et s'arrosent avec toutes sortes d’essences ; la quantité, en ce genre, est tout pour eux; ils s'inquiètent peu de la qualité.
Le trait caractéristique des Mpongwés, que j’ai retrouvé d’ ailleurs dans toutes les tribus nègres, c’est leur ardeur passionnée pour le commerce. Leur situation à l’embouchure ou près de l’embouchure du Gabon leur procure de telles facilités, et met tellement l'intérieur du pays dans leur dépendance, qu'ils ne savent que trop bien en user et en abuser à. leur profit.
Donnons ici nu lecteur une idée du commerce africain. C’est ordinairement par les cours d’eau, les seules grandes voies du pays, que les divers articles d'exportation ou d’importation sont expédiés de l'intérieur ou à l’intérieur. Les rives sont occupées par différentes tribus échelonnées. Ainsi, pendant que les Mpongwés tiennent l’embouchure du fleuve et la région Située à quelques milles au-dessus, ils sont relevés plus haut par les Shekianis, et ceux-ci à leur tour par d’autres tribus, jusqu'au nombre d’une douzaine à peu près, avant d'atteindre les montagnes de la Sierra del Crystal. Chacun de ces peuples s’arroge le privilège d’agir comme intermédiaire ou entreposeur vis-à-vis de ceux qui lui sont contigus, et prélève pour ce service un droit de perception très-lourd ; aucune infraction à cette règle n’est tolérée, à peine de guerre. Ainsi, supposons qu’un nègre de l’intérieur, possesseur d’une dent d’ivoire ou d’un morceau d'ébène, ait besoin de l’échanger contre les denrées de l’ homme blanc, jamais il ne se hasardera à les porter lui-même au marché. S’il était assez mal avisé pour tenter une telle entreprise, ses biens seraient confisqués, et lui-même, tombé entre les mains de ceux dont il aurait attaqué le monopole, serait condamné à l’amende ou plutôt vendu comme esclave.
Il est obligé par les règles du commerce de confier l’objet à quelque individu de la tribu voisine, plus rapprochée de la côte; celui-ci, à son tour, le transmet à quelque chef ou ami de la tribu suivante ; et c’est ainsi que l’ébène, l’ivoire ou le bois rouge passent à peu près par
li L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.
mie douzaine de mains avant d’arriver au comptoir du négociant du littoral.
Il est naturel que cette complication nuise au commerce des blancs, en faisant renchérir les denrées; mais ce n'est là que la moitié du mal. Quoique le producteur ait vendu d’abord son ivoire et que cet article ait été revendu ensuite une douzaine de fois, tout ce trafic n’est au fond qu’une affaire de commission, sans avance effective d’argent. En réalité, le premier possesseur a crédité chaque détenteur successif pour l’objet qui est sa propriété, sans recevoir en échange aucune garantie équivalente, même indirecte; cela fait, quand le dernier intermédiaire a vendu l’article d'ivoire ou d’ébène au marchand ou capitaine blanc, il commence par retenir sur le prix, pour ses importants services, un droit de perception fort large, puis il transmet le surplus à son plus proche voisin, en remontant. Celuiri, h son tour, prélève une autre commission pour sa peine, et passe !i l’autre voisin ce qui reste; de sorte qu’en fin de compte, un bien faible reliquat, et trop souvent rien du tout, revient au pauvre diable qui a mis l’affaire en train et expédié la dent d’ivoire.
Chacun peut voir le vice de ce. système et les entraves qu’il apporte fatalement à l’établissement d’un commerce régulier dans un pays si riche en produits de diverses sortes, devenus presque indispensables aux nations civilisées. 'Les malheureuses tribus de l’intérieur sont tenues par leurs voisins dans la plus profonde ignorance de ce qui se passe sur la cèle ; on les exerce à ajouter foi aux contes les plus absurdes et les plus horribles sur la cruauté, la duplicité cl la fourberie des négociants blancs. Elles sont persuadées que leurs malheureux intermédiaires, non-seulement s’exposent à un danger continuel en communiquant avec les blancs, mais encore qu’ils s’abstiennent de prélever aucun profit, et que leur bon naturel seul les engage à transmettre les denrées au marché. J’ai connu un de ces drôles qui, après s’être attribué une large part dans le chétif reliquat du prix d’une pacotille d’ivoire, venait encore, à l’aide d’une histoire lamentable, mendier une portion de ce peu qu’il avait rendu à son client sans défiance. Chaque tribu fraude de son mieux le voisin d’au-dessus, et calomnie de son mieux le voisin d’au-dessous. Le talent de calomnier est en affaires le talent le plus précieux, cl plus on peut dire du mal