DANGERS DE L’HONNÊTETÉ
du voisin d’au-dessous, plus on fait de bénéfices au\ dépens du voisin d'au-dessus.
La conséquence de tout ceci, c’est que les tribus do l'intérieur, qui possèdent le territoire le plus productif, 'n’ont rien ou presque rien qui les aiguillonne et qui les pousse au commerce. Pourquoi, en effet, s'approvisionner d’ivoire, d’ébène, de bois rouge ou d'autres objets, quand on ne doit en retirer qu’un prix si modique, et cela ;i des époques incertaines, souvent Irès-éloignécs? car des années entières s'écoulent parfois avant que ces malheureux trouvent le placement de leurs denrées. C’est ainsi qu’ils se découragent . et qu’ils restent forcément plongés dans leur barbarie originelle et dans l'inaction.
Le trafic des esclaves s’opère exactement de la même manière, si ce n’est que quelquefois une infraction aux règles du commerce , ou quelques troubles à propos de sorcellerie, amènent la guerre entre deux tribus engagées dans une affaire de commission; alors chacune des deux parties prend d'ordinaire tout ce qu’elle peut du côté opposé, et expédie directement sa prise sur la côte, il destination des baritcon$, ou dépôt d’esclaves, dont je parlerai pins loin avec quelques détails.
D’autres obstacles encore s'opposent à ce qu’une entreprise régulière de commerce soit organisée par un nègre qui serait plus habile que ses confrères : il n'est permis à aucun membre d’une tribu d’accaparer plus d'affaires que sa part ne le comporte. Il y a quelques années, il vint à l’idée d’un habile Mpongwé que, dans les transactions commerciales, l'honnêteté pouvait bien être la meilleure règle de conduite; il obéit si bien à celte inspiration que les blancs et les naturels de l’intérieur lui confièrent en peu de temps une grande quantité d’affaires. Mais le fait ne fut pas plus tôt avéré que le commerçant se vit menacé d’empoisonnement, accusé de sorcellerie; enfin il s’éleva contre lui une clameur telle qu’il fut obligé de refuser les affaires qu’on lui offrait, et, pour ainsi dire, de renoncer au commerce pour sauver sa vie.
Plus récemment encore . il y avait , sur les bords du fleuve, trois ou quatre hommes qui , par une bonne conduite longtemps soutenue, avaient acquis une réputation de probité à. toute épreuve. Aussi
U L'AFRIQUE ÉQUATORIALE
avaient-ils réussi A se procurer une grande quantité d’affaires; en dernier lieu, un capitaine, qui était venu pour prendre un chargement de bois rouge, déclara qu’il ne voulait se fier qu’aux trois ou quatre hommes en question, au grand désappointement des autres trafiquants. Le bâtiment fut promptement chargé, et partit. Là-dessus , il s’éleva un grand palabre 1 ; une assemblée fut convoquée ; les Mpongwés réclamaient satisfaction; les rois, les chefs et la foule des commerçants mécontents se réunirent à Glass-Town, à la résidence de mes dignes amis, pour délibérer sur un pareil outrage. Nos hommes furent cités par-devant eux; anciens élèves de la mission américaine, ils savaient écrire; dès lors on les accusa d’avoir adressé des lettres dans le pays des blancs, pour déclarer qu’il n’y avait pas au Gabon d’autres honnêtes gens qu’eux- mêmes.
A cela les accusés répondirent fort sensément que les hommes blancs ne croiraient pas sur parole des gens qui feraient ainsi leur propre éloge.
Mais leur défense fut inutile; on les menaça, s'ils touchaient au premier bâtiment qui viendrait, de les livrer aux conjurations magiques ( boondji) des mécontents qui jetteraient sur eux un maléfice mortel. Heureusement les braves gens avaient appris à la mission à ne pas craindre ce genre de menaces; d’ailleurs le commandant français intervint et les couvrit de sa protection contre leurs envieux compatriotes : si bien que pour cette fois, sur la côte occidentale de l’Afrique, l’honnêteté sembla vraiment recevoir sa récompense.
Entre autres sujets qui portent atteinte à la sécurité du commerce des blancs, il s’est établi, le long de la côte, un système de crédit fort préjudiciable. Par exemple , un négociant , pour s’assurer la livraison d’une certaine quantité de produits de l’intérieur, remet à tels ou tels noirs, dont il croit le concours nécessaire, des avances de marchandises parfois considérables. Dans le Gabon et sur la
1. Palaver ou palabre signifie des pourparlers agités, une conlcslation violente, ou un procès irrégulier, car dans ces pars il n’y a pas de tribunaux, enfin une convocation tumultueuse pour décider sur quelque grief sérieux. Ce mol reviendra souvent dans l’ouvrage.