LES FARDEAUX SONT POUR LES FEMMES. 4TÎ
sain (juc sur le bord des rivières, près de la côte ; et naturellement la population est plus robuste et plus énergique. C'est une contrée qui paraît réservée & un bel avenir, soit que les blancs y importent leurs établissements et leurs travaux, soit que la civilisation s’y introduise parmi les noirs.
Avant notre départ, Mbène avait employé plusieurs jours à recueillir des vivres. Mais quoique nous en eussions une bonne provision, il me pria de faire un détour et de m’arrêter à un village de Mbichos, pour en prendre davantage. J’y consentis, et je m’aperçus que son vrai but, en m’écartant de ma route, était de me produire aux yeux d’un autre de ses beaux-pères, un chef Mbicho, nommé Imana; celui-ci, ravi de voir son beau-fils dans une société si honorable, me fit cadeau de deux poules et de deux régimes de bananes; de plus, quand nous le quittâmes le lendemain, il nous fournit un grand supplément de provisions, et l’on se remit en route; mes compagnons chantaient des chansons joyeuses tout en marchant à travers les bois.
Les Mbichos ressemblent aux Mbondémos, et leur langage se rapproche de celui des Shekianis. C'est une tribu qui n’est pas trèsnombreuse.
Notre troupe, au départ, se composait de vingt hommes, treize femmes, et deux enfants. Je pris soin que les femmes fussent soulagées d'une partie de leur fardeau, à leur grande surprise, et îi celle de leurs fainéants de maris qui ne comprenaient pas qu’on pût trouver à redire à ce qu’une femme eût toute la charge. Un jour, nous cheminions gatment, vers deux heures de l'après-midi, lorsque soudain mes compagnons parurent inquiets. Je demandai la cause de cette alarme, et l’on me répondit qu’une bande de Shekianis s’approchait; mes gens croyaient, et dans ce cas nous allions avoir de graves affaires sur les bras, que quelques Shekianis avaient eu récemment une palabre avec Mbène. J’étais fort contrarié, car en écoutant attentivement, j’avais aussi distingué le bruit d'une troupe en marche, et je savais que si l'on en venait aux mains, ce serait un de ces combats cruels et perfides auxquels les nègres se plaisent, comme par exemple quelque embuscade qui ne me laisserait pas la ressource d'intervenir pour empêcher l’effusion du sang. Je me décidai
donc à prévenir la palabre s’il était possible, mais, dans tous les cas , à faire cause commune avec ma troupe , ce qui était la meilleure chance de salut. On apprêta les armes, on avança avec précaution, et, au bout d’une demi-heure d’incertitude, nous reconnûmes l'ennemi... Ce n’était pas une troupe de Shekianis; c’était une bande de singes caqueteurs. Nous en tuâmes une demi-douzaine. On les fit rôtir pour le souper de mes compagnons.
Les guerriers de cette partie de l'Afrique, à. l’exception des Fans et des Oshébas, ne sont pas pourvus d’une forte dose de courage. Ils s’applaudissent d’un coup lâchement porté, et semblent tout à fait incapables d’affronter au grand jour un combat corps à corps. Surprendre un homme , une femme ou un enfant et les frapper dans leur sommeil, s’embusquer dans les bois sur le passage d’un homme isolé et le percer d’un seul coup de lance avant qu'il ait eu le temps de se mettre en garde, guetter une femme qui va puiser de l’eau et la tuer, attaquer sur la rivière une petite pirogue avec des forces supérieures, voilà les exploits guerriers que j’ai entendu le plus vanter, et dont j'ai été le plus souvent témoin dans cette partie de l’Afrique. 11 est rare qu’un peuple grossier ou barbare soit réellement brave. Les Indiens de l’Amérique du Nord, par exemple, pratiquaient aussi ce système de surprises et d’embuscades ; ils combattaient comme ces nègres, derrière les arbres, avec plus de cruauté que de courage. Enfin je n’ai jamais pu faire comprendre à ces Africains ce que j’entends par un combat loyal.
La nuit du 19 septembre fut une des plus désagréables de mon voyage. 11 plut le soir pendant que nous dressions notre camp. Je fis deux grands feux pour me sécher, et je me mis à l’abri aussi bien qu'il me fut possible ; mais vers neuf heures, la pluie redoubla tellement que nous eûmes bien de la peine à tenir nos feux allumés. Je recourus aux provisions de bois de mes voisins, qui heureusement étaient toujours prêts à m’en fournir. Il continua de pleuvoir ainsi jusqu’à quatre heures, sans relâche et à torrents; on eût dit un second déluge.
Enfin nous nous endormîmes dans nos vêtements mouillés. A notre réveil, nous vîmes le soleil scintiller à travers le feuillage sombre, rafraîchi par l’humidité.