LES BORDS DE LA NOYA. 4B
des blancs. Quand je leur dis que chez nous un homme qui aurait deux femmes serait mis en prison, ils poussèrent tous, hommes et femmes, une exclamation de surprise; ils avaient l’air de croire que si la nation blanche était une grande nation , nous étions cependant plus heureux que sages.
Wanga promit de me fournir un autre relais de guides, si je voulais passer quelques jours avec lui. J’y consentis et je congédiai les gens de Mbène , en les remerciant de leurs services. Bientôt je me préparai à partir avec mes nouveaux guides.
Nous devions descendre la Noya pendant quelques milles, et aborder quelque part, en laissant là nos pirogues pour revenir.
Je désirais beaucoup me remettre en route sans prévenir personne , mais il ne me fut pas possible de le faire. Enfin , le jour du départ, arriva. Le roi et toute la population mâle et femelle , au nombre de deux cents personnes environ, vint me dire adieu ; il fallut donner des poignées de main à la ronde , ce qui me fit perdre encore beaucoup de temps. Mais c’était le dernier plaisir que je devais faire à ces pauvres gens qui m’avaient reçu vraiment avec beaucoup de bonté. On ne peut se défendre d'un attendrissement singulier, lorsque l'on quitte un de ces simples villages d’Afrique, où, bien qu’on ne soit qu’un étranger sur une terre inconnue , l’on a été bien traité par des hôtes qui ont pourvu à tous vos besoins. La population s’afflige de vous voir partir, et au moment de vous séparer de ces bonnes gens que, selon toute probabilité, vous ne devez jamais revoir, vous éprouvez plus de regret que vous ne vous y attendiez.
Nous descendîmes la Noya pendant quelques milles , hélés à chaque coude de la rivière par les habitants des villages qui désiraient nous voir aborder chez eux. Enfin nous laissâmes nos pirogues et nous prîmes terre. Nous trouvâmes d’abord un terrain marécageux, où les fardeaux dont nos hommes étaient chargés rendaient la marche difficile et pénible. J’avais alors avec moi tout l’attirail d’emballage qui contenait les résultats de mon expédition , charge qui n’était pas mince, même pour des nègres aussi robustes et aussi bien bâtis que mes compagnons. La population qui borde la Noya a fort bonne mine; elle est de taille moyenne; la physionomie de ces gens-là est assez intelligente, et leur peau n’est pas très-noire. Ils semblent vivre
Iti L’AFRIQUE ÉQUATORIALE.
heureux dans leurs villages, quoique les vices et les superstitions de l’Afrique infectent ces tribus- là comme les autres, et les réduisent souvent à l’état de brutes.
Nous atteignîmes les hautes terres , et dés lors le paysage reprit quelque chose de la beauté que je lui avais trouvée autour du village de Wanga. Nous commençâmes aussi à marcher avec plus de fermeté sur un terrain solide. Au coucher du soleil nous atteignîmes une place nommée Ezongo, dont les habitants, à la vue de nos gros bagages, s’imaginèrent que je leur apportais des masses d'articles de commerce . des plus rares et des plus curieux, et me firent un accueil plein d’enthousiasme.
Cette ardeur se calma un peu quand ils surent ce que contenaient mes ballots , et il arriva que dans la soirée leur coquin de chef ou de roi , pensant que je devais attacher un très-grand prix à des objets apportés de si loin , prit le parti de me retenir jusqu’à ce que je lui eusse acheté fort cher le droit de passer outre.
J’étais furieux de cet outrage; et je crus, pendant quelque temps, que les choses allaient prendre une fâcheuse tournure. Je résolus do ne pas me soumettre à cette exaction après laquelle je me serais trouvé les mains vides et sans défense , outre qu’il ne me convenait pas de me laisser rançonner par de pareils drôles, n’importe dans quelle circonstance. Il semblait qu’une « palabre » fût près d’éclater. J’étais bien décidé à me battre, s’il le fallait, pour soutenir mes droits; mais, comme on peut le croire, j’aurais mieux aimé sortir de là par des moyens pacifiques. Le roi , sous la pression de son peuple qui paraissait être un ramassis de coquins, insista sur la rançon qu’il avait demandée. Sur ces entrefaites, mes guides Mbenchos, arrivés de la Noya, essayèrent d'arranger l'affaire. Ils furent assez adroits pour persuader au roi de venir me trouver avec eux. Je donnai alors à mon bandit un habit et une vieille chemise, et je lui déclarai, ce qui était rigoureusement vrai, que j'étais très-pauvre, qu’il me serait impossible de payer le tribut que son peuple exigeait de moi , et que ce qu’il avait de mieux à faire, c’était de se mettre de mon parti. Il sortit tout de suite pour aller haranguer cetle foule avide et turbulente. Je guettais avec anxiété le résultat de sa tentative ; à la fin , le voyant sur le point de réussir, je payai les guides que Wanga m’avait donnés, et