CHASSE AUX FILETS
je me disposai à partir pour Yoongoolapay, un pays dont le clief, que j’avais vu quelque temps auparavant sur la cote , m'avait fait promettre de venir le voir, îi mon retour de l’intérieur.
Mes moyens de commerce étaient en réalité tellement réduits qu’il ne me restait plus que quelques perles blanches pour payer mes guides; j’étais donc heureux de pouvoir gagner le territoire d’un homme qui me connaissait et qui sans doute voudrait bien me faire crédit.
Nous arrivâmes à notre destination assez tard dans l’après-midi , et nous fûmes reçus avec de grandes démonstrations de joie. Mon vieil ami , le roi Alapay, enchanté de me voir, me pria de rester quelques jours avec lui. J’avais besoin de me remettre un peu de tant de soucis et de fatigues, et j'acceptai. Son village est situé sur une haute colline d’où l’on découvre tout le pays environnant; un beau cours d’eau baigne le pied do la colline. C’est un endroit charmant; la population qui l’habite m’a paru douce, pacifique et hospitalière.
Un grand nombre de villages Mbenchos indépendants sont disséminés là dans un espace de quelques milles, et vivent en bonne intelligence les uns avec les autres, si bien entre-croisés par leurs mariages mutuels qu'ils ne font plus en réalité qu’une seule grande famille. J'étais le bienvenu chez eux; je donnai plusieurs jours au plaisir de la chasse, et notamment à ce qu’on appelle la chasse ashiga ou aux filets, fort en usage chez les tribus Bakalaises.
C’est un amusement singulier auquel s'adonne toute cette partie de l’Afrique, amusement tout local où les indigènes ont beaucoup de succès, et qui met en relief les principaux traits de ieur caractère. J'aimais fort à y prendre part.
Les filets sont faits avec les filaments de la tige de l'ananas et d’une autre espèce d'arbre, tressés en grosses cordes; ils ont soixante à quatre-vingts pieds de longueur sur quatre à cinq de hauteur. Chaque village en possède plusieurs. Cependant, on n’en a pas toujours assez pour couvrir une étendue considérable; dans ce cas, plusieurs villages se réunissent pour organiser une seule grande chasse dont ils se partagent les profits. Le gibier est dévolu aux propriétaires du filet dans lequel il est pris.
Le premier jour, une demi-douzaine de villages s’étaient donné
rendez-vous. Les hommes de chaque village apportèrent leurs filets au lieu convenu. Nous nous acheminâmes vers un endroit situé il dix milles de là, où l’on avait ménagé, comme lieu de rassemblement, une clairière au plus épais de la forêt. Nous marchions en silence pour ne pas donner l’alarme aux animaux qui pouvaient être aux environs de la clairière. Les chiens, car les chiens sont employés dans cette chasse, étaient menés sans bruit et attachés ensemble.
Nous arrivâmes enfin sur le terrain, et l’on se mit à tendre les filets. Chaque bande en déployait un, qu’elle attachait à des lianes et aux branches inférieures des arbres; mais ce travail particulier était coordonné d’après un plan d’ensemble, et chacun avait soin de relier son ouvrage à celui de son voisin, de sorte que nous eûmes bientôt une masse de filets, disposés en un vaste demi-cercle sur une étendue d’au moins un demi-mille.
Cela fait, une troupe alla se poster de chaque côté, afin de surveiller les abords et de garder les issues, tandis que le reste s’éloignait pour faire une battue. Parvenus à un mille des filets, nous fîmes volte-face; puis, ayant pris nos distances à cinquante mètres environ les uns des autres, nous nous mîmes à revenir lentement, en criant, en faisant tout le bruit possible et en excitant les chiens, nos fusils à la main, tout prêts à tirer sur tout ce qui viendrait à croiser notre route. Cet exercice eût été moins fatigant si la forêt eût été moins toullue. Quoique le lieu eût déjà servi plusieurs fois à ce genre de chasse, et que par conséquent il fût plus éclairci que les autres parties de ces bois sauvages, nous ne pouvions guère avancer que pas à pas, et chaque indigène avait à la main, outre son fusil, une espèce de coutelas qui lui servait, à la lettre, à se tailler un passage; car les lianes entrelacées formaient un réseau à travers lequel les bêtes fauves pouvaient seules se glisser avec facilité.
A mesure que nous avancions, ceux qui gardaient les abords en faisaient autant; nous commencions ainsi à resserrer peu à peu le gibier, et nous ne tardâmes pas à entendre des coups de feu. J’entendais, mais je ne voyais rien; ainsi je n’avais guère qu’à apprêter mon propre fusil , en faisant des vœux pour que mon voisin ne tirât pas sur moi par mégarde, car ces gens-là sont à la chasse d’une maladresse edravante.