‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 80 sur 247 · CHIENS DE CHASSE DES MBICHOS · texte numérisé non relu

CHIENS DE CHASSE DES MBICHOS

A la fin, nous arrivâmes en vue des filets. On avait pris une gazelle de toute petite taille, un charmant animal qui ne devient pas plus grand qu’un lévrier; il a tant de grâce qu’on serait disposé à en faire sa béte favorite ; cependant je n’en ai jamais vu d’ apprivoisé. Il y avait aussi d’autres petits quadrupèdes, et une grande antilope qui avait été tuée avant mon arrivée , et encore une autre antilope qu’on avait tirée et manquée, et qui, en s’élançant en avant, s’était empêtrée dans le filet.

Nous retirâmes le réseau , et, rassemblant les chiens que ce jeu divertissait fort, nous allâmes chercher une autre place.

Je ne m'étonne pas du tout de la maladresse des chasseurs indigènes. Partout où je me suis trouvé avec eux, mon tir a excité leur surprise; mais si j’avais de bons fusils, j’avais aussi de bonne poudre, et ces gens là ne savent même pas charger leurs armes de pacotille. Le principe des nègres , c’est d’y fourrer autant de poudre et d’entasser par lâ-dessus autant de vieux fer qu’ils le peuvent; si leur poudre était seulement de qualité médiocre, tout éclaterait à les mettre en pièces, mais les fabricants de la côte en annulent la force par leurs falsifications. J’ai vu charger le canon du fusil avec des morceaux de fer de toute sorte de formes, jusqu’à ce qu’il fût bourré à la hauteur de plusieurs pouces; par conséquent le recul est très-violent : aussi n’osent-ils pas appuyer le fusil sur leur épaule, et le coup part un peu à l'aventure.

Arrivés dans une autre partie de la forêt, à peu près à trois quarts d'heure du point de départ, nous tendîmes de nouveau nos filets. Nous eûmes là une meilleure chance ; nous prîmes un certain nombre d’antilopes, de gazelles et d'animaux plus petits. On trouva ensuite que c’en était assez pour un jour; ce dont je fus fort aise, car j’étais fatigué.

Avant de se retirer, on rassembla en masse tout le gibier pris, afin do s’en rendre compte. J’eus occasion alors de remarquer les curieux petits chiens, d’un pied de haut, aux oreilles pointues, qui nous avaient si bien aidés à pousser les animaux dans nos filets. Ils se tenaient là, regardant la proie d’un œil ardent et affamé. Ils ne paraissent pas très-intelligents, mais ils sont précieux à la chasse, en ce que. lorsqu’ils aboient, c’est que le gibier n’est pas loin; ils

L'AKRIQUE ÉQUATORIALE.

avertissent ainsi les chasseurs. 11 leur arrive quelquefois de chasser pour leur propre compte, et il n’est pas rare do voir cinq ou six chiens forcer une antilope jusqu'aux abords de leur village; là, ils donnent de la voix ; les chasseurs arrivent et tuent le gibier.

Quand nous fûmes revenus au village, on me réserva une antilope, qui me paraissait une variété nouvelle, et l’on se partagea le reste du gibier. Nous étions tous très-affamés ; on se mit tout de suite à la cuisine. J’avoue que j’eus beaucoup de peine à attendre le dîner, qui était cette fois digne d’un empereur; des bananes, accommodées de diverses manières, et une venaison des plus tendres, cuite à l’étuvée, dans du jus de limon, ou rôtie. Il ne manquait que du café , car ma provision était épuisée depuis plusieurs jours.

Je fus bien aise de me coucher de bonne heure; mais j’étais à peine endormi qu’une attaque furieuse me chassa de mon gîte. C’était une irruption des fourmis appelées baskikouais; elles me couvraient déjà tout le corps lorsque je sautai à bas de mon lit, tout criblé de leurs morsures. Je m’élançai dans la rue et j’appelai à mon aide. Les indigènes accoururent, on alluma des torches, et je fus bientôt délivré; mais nous vîmes alors que tout le village était envahi par une véritable armée de fourmis qui nous inondait de ses masses compactes, alléchée sans doute par l’odeur des viandes qui remplissaient les maisons; c’était ma malheureuse antilope qui les avait attirées chez moi. Tout le monde se mil à repousser cette attaque. On alluma des cordons de feu pour écarter les fourmis des endroits où elles n’avaient pas encore pénétré; nous protégeâmes ainsi nos personnes. Vers le matin, ayant mangé tout ce qu’elles pouvaient atteindre, elles nous laissèrent en repos. Comme je m’y attendais, je ne trouvai que des débris de mon antilope, qui avait été littéralement dévorée.

La multitude inouïe , l’apparition soudaine , la férocité et l’ardeur vorace de ces terribles bêtes m’étonne toujours au dernier point. Cette nuit là, elles ont fondu sur nous par millions et par billions; c’est seulement quand on eut allumé beaucoup de feux qu’elles rompirent la marche directe et conquérante qui leur est habituelle, et même alors, si des bataillons firent retraite en bon ordre, une autre partie de cette armée immense resta pour s'acharner à son œuvre de destruction.

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