‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 81 sur 247 · SUPERSTITION AU SUJET DE LA LUNE · texte numérisé non relu

SUPERSTITION AU SUJET DE LA LUNE

Le pays qui entoure le village de Yoongoolapay est très-accidenté ; plusieurs de ces collines mériteraient d’être appelées des montagnes. Partout d’épaisses forêts couvrent le sol. La couleur rougeâtre du terrain révèle la présence du fer, et de tous côtés le quartz ferrugineux est répandu par terre à profusion. Une espèce particulière de pierre noirâtre pave le lit des rivières et revêt aussi le flanc des collines que ces gisements divisent régulièrement en degrés ou en terrasses. J'avais recueilli des échantillons de celte pierre et des parcelles de quartz, mais ils ont été perdus, avec bien d’autres choses, dans un incendie qui a détruit une des plus belles collections d’histoire naturelle que j’aie faites en Afrique.

Les nègres de ces villages no diffèrent pas beaucoup de ceux qui habitent la côte; seulement, ils sont encore plus sales. Rien de plus dégoûtant que la toilette de ces Mbichos, si ce n'est celle do leurs femmes. Celles-ci semblent couvertes d'une couche d’huile et d'ocrc rouge plus épaisse que celle de leurs maris, leurs pagnes paraissent plus malpropres; et quand elles sont rassemblées, suivant la coutume, autour du feu, elles sont moins supportables que les hommes. Presque tous les jours, des troupes d’hommes et de femmes se réunissaient dans ma cabane pour me voir empailler mes bêles; à peine étaient-ils là que j'étais obligé de quitter la place, tant l'odeur m’incommodait.

J’ai remarqué dans ce village une coutume ou une superstition qui lui est commune avec toutes les tribus que j’ai visitées; mais je n’ai jamais pu décider personne à m’en expliquer le motif, ou seulement le prétexte. La première nuit oh la nouvelle lune se montre, tout est silencieux dans le village; si on parle, ce n’est qu’à voix basse. Dans le courant de la soirée, le roi Alapay sortit de sa maison, et se mit à danser tout le long de la rue, la figure et le corps peints en noir, en rouge et en blanc , et parsemés de taches de la grosseur d’une pêche. Quand la lune s’obscurcit, il prit un air effrayant, capable de m’alarmer moi-même. Je lui demandai pourquoi il était peint de la sorte; pour toute réponse, il me montra la lune, et je ne pus tirer un mot de lui.

Après une semaine passée chez Alapay, je me décidai à me remettre en route. Je fis entendre au roi qu’il fallait qu’il me donnât

des hommes pour porter mes bagages qui, déjà très-considérables à mon arrivée, s’étaient accrus encore de quelques oiseaux et d'autres animaux.

Le jour fut donc fixé, et te roi proposa de m’accompagner, ce qui me fit grand plaisir. Les habitants du village se rassemblèrent pour me faire leurs adieux. Je leur donnai quelques feuilles de tabac, présent qui les remplit d’enthousiasme ; puis je distribuai des poignées de main à la ronde. Mon départ eut lieu au milieu des coups de fusil et des acclamations du peuple. Plusieurs de ces pauvres gens étaient attendris jusqu’aux larmes.

Nous nous engageâmes dans une immense et solitaire forêt; le silence n’était troublé qu’à de rares intervalles par les cris aigus d’un perroquet, ou par le caquet d’un singe. Nous ne vîmes pas d’autres animaux, quoique les traces d’éléphants fussent nombreuses et que le léopard ne soit pas rare dans ces bois.

11 est singulier qu’on ne rencontre pas d’hippopotames entre le Gabon et le Mondah , tandis qu’au sud de fliqualeur cet animal abonde dans les fleuves et les lacs, particulièrement dans le Nazareth et dans les cours d’eau qui avoisinent le cap Lopez; puis, ils reparaissent à une certaine distance au nord de l’Équateur, de sorte qu’il n'y a qu’un espace étroit ou une mince bande de terre qu’ils évitent. L’éléphant qui vit dans le pays que j’ai exploré paraît être une variété de l’espèce, si l’on en juge du moins par son ivoire, que l’on appelle ivoire vert, parce qu’il offre cette particularité dont il emprunte tant de prix, c'est qu’à la première cassure il est légèrement verdâtre plutôt que blanc, et qu’ensuite sous la main du tourneur il garde longtemps la couleur blanche avant de devenir jaunâtre ; défaut que l’ivoire ordinaire de la côte contracte immédiatement. l.c plus gros ivoire de la côte vient de cette étroite région sous l’Équateur. J’ai vu une défense qui pesait cent dix livres; mais c’était une exception; le poids varie entre vingt et cinquante livres. A la surface, ces défenses sont le plus souvent d'une brillante couleur de café. J'en ai vu quelquefois qui étaient noires comme du charbon.

La femme d’Alapay (sa femme en chef) m’avait donné, la veille de mon départ, une certaine quantité d’igouma, ou de pain de manioc qui, joint à un petit poisson et à quelques bananes, devait me pré-

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