UNE CHUTE D’EAU
crus voir deux étincelles ou deux yeux pareils à des charbons ardents projeter sur nous leur éclat sauvage. Sans réfléchir aux conséquences de ce que j’allais faire, je pointai mon fusil sur l’objet brillant, et je tirai. Le retentissement du coup nous assourdit un moment. Soudain redoublèrent les volées tournoyantes de chauvessouris hideuses; il me sembla que des millions de ces animaux s’élançaient tout à coup de tous les points des ténèbres; nos torches furent éteintes à l’instant. Saisis d’une terreur panique, nous nous précipitâmes vers l’issue de la caverne, croyant voir des serpents furieux se dérouler et s’acharner après nous. Nous retrouvâmes avec joie la lumière du jour, et je crois que mes hommes ne se seraient pas volontiers laissé reprendre à affronter les ténèbres.
Le spectacle du dehors était aussi charmant que celui du dedans était hideux. Je restai longtemps à contempler un des plus admirables paysages de l’Afriqnc. Devant moi, le petit ruisseau, dont la chute, du haut de ce rocher auquel je tournais le dos , remplissait toute la forêt de son doux murmure, coulait encaissé entre des rives escarpées qui semblaient quelquefois se rejoindre pour le cacher. Je le voyais au loin serpenter dans la vallée comme un ruban d’argent , et se perdre enfin dans l’épaisseur de la forêt. La vallée elle-même était une jolie plaine boisée à laquelle la main de l’homme semblait n’avoir jamais touché, et d’où s’élevaient jusqu’à moi le chant des oiseaux, le caquet des singes et le bourdonnement des insectes, confondus dans une harmonie vague et délicieuse.
Nous ne pouvions cependant nous arrêter longtemps à cette scène. J’étais pressé de regagner la côte , et nous repartîmes pour faire avant la nuit autant de chemin qu’il serait possible. Les forêts étaient encombrées de lianes qui à chaque instant embarrassaient nos pas, et qui pis est, de ronces; si nous eussions voyagé dans l’obscurité, notre marche eût été très-pénible. Toute cette contrée est sillonnée de petits ruisseaux et de cours d’eau qui prennent leur source dans les collines que nous avions traversées l’après-midi, et qui descendent vers le rivage de la mer, quelques-uns se perdant avant d’y arriver, les autres allant verser leur mince filet d’eau douée dans l’immensité de l’Océan.
Je suppose que les éléphants se plaisent dans les pays bien arro-
194 L’AFRIQUE ÉQUATOIUALE.
scs , car nous trouvions presque à chaque pas leurs traces qui se croisaient ou qui se suivaient; aussi mes hommes s’avançaient -ils avec précaution, espérant A chaque instant se trouver face à face avec une troupe d'éléphants. Mais ces animaux sont fort ombrageux dans cette partie de la contrée, où on leur fait souvent la chasse pour se procurer de l’ivoire, et ils guettent avec soin l’approche de leur plus grand ennemi, l’homme.
A la fin, le terrain devint tout A fait plat; les traces d’éléphants disparurent. Nous nous retrouvions encore sur les bords de ce petit ruisseau dont l’eau claire et limpide nous avait charmés tout A l’heure; A présent ce n’était plus qu’un bourbier. Son lit, si étroit un peu plus haut, s’élargissait IA dans une plaine de plus d'un mille, et ses ondes fangeuses se frayaient lentement un passage au travers d’une épaisse végétation de mangliers, dont les souches entrelacées croisaient son cours et l’embarrassaient en montrant au-dessus de l’eau et de la vase leurs courbes noueuses, pareilles A des replis de serpent monstrueux.
C’était le moment de la marée haute ; aucun moyen de se procurer une pirogue. Mais nos hommes ne semblaient pas s’en inquiéter; il n’y avait, disaient-ils, qu’A traverser le marécage, et cela le plus aisément du monde, sur les souches qui faisaient saillie au-dessus de l’eau par tronçons de deux ou trois pieds, A des intervalles irréguliers. Tenter l’aventure me semblait un coup de désespoir; mais voilà mes gens qui s’élancent, sautant comme des singes de place en place, et je les suis comme je peux, m’attendant A chaque instant A tomber entre deux souches et A m’enfoncer dans la boue , au risque d’y être attaqué par quelque reptile venimeux dont ma chute aurait troublé le repos. Il fallut ôter mes souliers, dont les semelles épaisses m'auraient sans doute fait trébucher. Je donnai A mes compagnons tout mon bagage, avec mes fusils et mes pistolets, et alors commença une espèce de course au clocher, où j’espère bien qu’on ne me reprendra plus. On mit une heure à traverser le marais , une heure de sauts et de bonds perpétuels! Nous étions A moitié chemin, lorsqu’un homme qui me suivait glissa dans le bourbier en criant d’une voix effarée : Omemba !
Omemba veut dire serpent. Le pauvre diable avait posé la main
TRAVERSÉE D'UN MARÉCAGE. t!)5
sur un énorme serpent noir, et, sentant ce corps froid et ces écailles visqueuses, il avait lâché prise et était tombé. Tous sc mirent à sauter plus fort et plus vite qu’auparavant, et à crier et à faire du bruit pour effrayer le reptile. L'affreux animal n’eut que trop peur, et se mit à ramper de toute sa vitesse à. travers les branches; malheureusement sa frayeur le dirigea de notre côté ; il s’ensuivit une panique générale, et chacun s’enfuit de toutes ses forces loin du théâtre du danger.
Un autre homme tomba aussi dans lu boue, et ses cris ajoutèrent au tumulte général. Je fus bien près moi-même de prendre un bain de vase, mais j’eus le bonheur de m’en tirer. J’eus du reste les pieds cruellement écorchés.
A la fin nous nous trouvâmes en sûreté de l’autre côté, et je commençai à respirer. Un court trajet séparait le marécage du gîte où nous devions nous reposer; c’était le village d’un de mes anciens amis, le roi Apouron. Il vint au-devant de moi; on lira des coups de fusil, puis les chants et les danses célébrèrent notre bienvenue, suivant la coutume; nous entrâmes dans le village, où Alapay et Apouron procédèrent entre eux aux formalités de la présentation. L’un raconta brièvement toutes les aventures qui m’étaient arrivées dans son village; l’autre écouta ce récit avec une apparence d’intérêt, en s’écriant de temps en temps d’un air étonné :
« Je ne sais pas pourquoi notre homme blanc est allé dans votre pays de broussailles! Je ne comprends pas ce qu’il est allé faire là! » Pendant toutes ces cérémonies, je me promenais à l’extrémité du village , et je jetai de ce côté un long regard ; j’avais encore une fois devant moi la mer et la baie de Corisco. Souvent, pendant mon excursion, j’avais désiré revenir sur mes pas, et ce fut avec un sentiment de gratitude pour Dieu qui m’avait garanti du tout péril, que je revis enfin l’Océan1.
Volrt |K)iir lu description des oiseaux recueillis dans co voyage, les procèsverbaux de l’ Académie des sciences naturelles de Philadelphie do janvier 18o7.