LE BUFFLE ET LE LÉOPARD. Î
quement. Je n’avais qu'un moment pour me décider. A cette époque, l’habitude, qui finit par nous familiariser avec tous les dangers , ne m'avait pas encore aguerri , et je pris le parti de fuir prudemment; j’avais bien encore mon second coup en réserve, mais l’élan de la bête furieuse était trop terrible. Comme je me retournais pour me sauver, mon pied s’embarrassa malheureusement dans une forte liane; impossible de me dégager. J’étais pris; le taureau s'élancait sur moi, tète baissée, les yeux en flammes, brisant et déchirant les lianes qui s’opposaient à sa course, comme si ce n’eussent été que des brins de fil. En cette extrémité, le danger me fit revenir de ma défaillance d’un moment; je fis face à l'ennemi, et, ferme comme un roc, je recueillis toute mon énergie. Tout dépendait d’un seul coup; empêtré comme je l’étais, si j'eusse manqué l’animal, l’animal ne m’aurait pas manqué. J’attendis qu’il fût à huit pas de moi, et alors je tirai au front. Il poussa un beuglement retentissant et rauque, puis, grâce au ciel, je vis tomber à mes pieds, et me touchant presque, sa masse de chair inanimée.
Je m'amusais chaque jour à chasser le sanglier, et j’approvisionnais de viande tout le camp. Il faut que je raconte ici l'épisode le plus curieux de ma campagne. Un soir, j'avais pris mes armes et je m’étais noirci le visage avec du charbon — c’était mon habitude quand j’allais à la chasse; car rien n’attire l’œil des bêtes fauves de cette contrée somme une figure blanche. — Je m’éloignai hors de portée de notre campement , et je me postai à l’alTùt derrière un monticule. La nuit était étoilée, et la forêt était enveloppée d'une demi-obscurité qui favorisait mon dessein. Je restai là une heure, deux heures, trois heures, sans entendre d’autre bruit que ce vague et indéfinissable murmure qui se dégage la nuit de la profondeur des bois et qui en révèle la vie mystérieuse. Çà et là, le craquement d’une branche ou le grognement sourd de quelque marcassin errant; une fois tout un troupeau de gazelles défila devant moi en bel ordre , sans se douter de ma présence, car j’étais sous leur vent. A la fin, j’ai honte de le dire, je m’endormis.. Combien de temps dura cet assoupissement, je l'ignore , mais je fus réveillé en sursaut par un cri dont rien ne peut donner l'idée, beuglement, hurlement, arraché à l’épouvante ou à l’agonie de quelque bête.
Je sautai debout; je regardai précipitamment de côté et d'autre dans la petite clairière qui m'entourait, et je ne vis rien. Les bois résonnaient encore du cri qui m'avait donné l’alarme. Mais un nouveau mugissement se fit entendre , sourd et prolongé ; je devinai qu’au delà des arbres . dans quelque autre espace découvert , un léopard avait saisi sa proie. Je voulus être témoin de la lutte, si c’était possible; je me dirigeai du côté du bruit, je m’avançai hors du fourré, et je vis, courant à travers la plaine, à assez peu de distance, un taureau sauvage qui portait, cramponné à son cou, un animal que je reconnus tout de suite pour un léopard. En vain la malheureuse bôte s'élançait, se débattait, bondissait, s’arrêtait et hurlait; dans sa terreur aveugle, elle se jeta contre un arbre, et le choc fut tel qu'elle s’abattit à moitié, mais la douleur lui rendant une nouvelle énergie , elle se releva pour fournir une autre course. J’ajustai le corps du léopard de mon mieux , et je tirai ; mais je ne pus voir l’elfet de mon coup de feu. Ce spectacle effrayant ne dura qu’une minute; le buffle se déroba à ma vue, et bientôt ses mugissements cessèrent. Sans doute, le léopard, attaché à sa proie, en avait sucé la vie avec le sang, et s'acharnait maintenant sur un cadavre.
Notre expédition dura une semaine. Pendant ce temps la troupe avait récolté cinq cents livres de caoutchouc. On s'en retourna au village en chantant des chansons joyeuses et en calculant le bénéfice des marchés qu’on allait faire avec les Mpongwés ou les hommes blancs.
Revenons cependant à la suite de mon voyage actuel; car ce qui précède n’a été qu’une longue digression.
Le pays qui environne la crique d'ikoi est peuplé d’oiseaux. Pendant mon séjour chez M. Best, je tuai une grande quantité de beaux oiseaux, dont plusieurs très-rares, et quelques-uns d’une variété d’espèce jusqu’alors inconnue. Je trouvai, par exemple, une variété de perdrix, le franculinus squamatus , dont le plumage est gris, et qui faisait entendre chaque soir, dans les bois, un cri aigu pour appeler sa compagne. Ces oiseaux perchent deux à deux et côte à côte sur une branche particulière de l’arbre où ils ont leur demeure; ils ne cessent de s’appeler l’un l’autre, jusqu’à ce qu’ils soient réunis au rendez-vous.