UNE TEMPÊTE. SI
Le bâtiment était si mal gouverné pendant que le capitaine était sous le pont , que je fus forcé de nie tenir à la barre et de surveiller sa marche. Après quatre heures passées au gouvernail , je me retirai dans ma cabine, et il y avait peut-être une heure que je dormais profondément, quand je fus réveillé par la voix dm capitaine qui ordonnait d’abattre la grande voile. Je m’élançai sur le pont, devinant que nous étions menacés au moins d’une rafale. F.n effet , je n’eus pas plutôt jeté les yeux du côté du vent, que je reconnus combien le danger était imminent. Cette côte est fréquemment tourmentée par des coups de vent qui durent peu, mais dont la violence est terrible, et que suivent des torrents de pluie. Un de ces ouragans était près de fondre sur nous. Une masse de nuages noirs amoncelés à l'horizon prenait des teintes livides et blafardes avec une rapidité effrayante ; on eût dit les reflets pâles des éclairs. C’était le vent; il arrivait; tout cependant était encore tranquille.
Je me retournai pour voir si la grande voile était à bas, mais on n’avait rien fait pour se préparer à recevoir la rafale. Le capitaine criait, les hommes couraient çk et là à demi morts de peur, en criant aussi, et dans l’épaisse nuit qui nous entourait (car il ne m'était pas possible de distinguer mes mains quand je les tenais tout près de mes yeux) , personne ne pouvait trouver les drisses. Au milieu de ce désordre, le vent accourait en mugissant. Je saisis un couteau, résolu à couper tout; au même instant quelqu’un manœuvra les drisses, et la grande voile s'abattit, mais à moitié seulement. Tout à coup, l’ouragan éclata avec la violence d'une tournade; tous les focs furent emportés en lambeaux, le navire fut jeté de côté, les vagues envahirent le pont, et tout le monde se crut noyé, comme de fait nous devions l’être en quelques minutes. Heureusement le vent changea un peu ; à la lueur de quelques éclairs, on put enfin atteindre la grande voile et la jeter tout à fait à bas, en la maintenant de façon que la rafale n'eût plus de prise sur elle.
Alors le navire se redressa; au bout de vingt minutes, le vent expira et fut remplacé par une pluie battante, dont les torrents nous inondèrent; dans l’entre-pont même, nous ne pouvions pas nous en garantir.
Le lendemain malin nous n'avions plus de focs, et nos autres
voiles gravement endommagées ne nous aidaient guère à marcher Ce ne fut que le 13 que nous découvrîmes la terre; mais où étionsnous? Personne à bord ne le savait, pas même le capitaine, qui à chaque instant tirait de sa poche un vieux quart de cercle, auquel il se connaissait à peu près autant qu’un singe au maniement d’un fusil. A la fin, une pirogue se détacha de la côte ; les gens du pays venaient me prier de débarquer IA, pour y fonder une factorerie; ils avaient, disaient-ils, une grande quantité d’ivoire, d’huile de palmier et d’autres marchandises; mais si j’étais descendu à terre, je suis sur que je n’aurais trouvé ni une pinte d’huile, ni une dent d’ivoire. La grande ambition de tous ces nègres est d’avoir une factorerie, comme en Amérique, dans les villes de l’ouest, les constructeurs soupirent tous après un chemin de fer. Ils mentent, ils supplient, ils forcent presque le blanc A venir sur leurs côtes; enfin, quand ils l’ont amené A établir chez, eux un petit comptoir, et A leur confier quelques denrées, c’est tout profit pour eux, car ils ne payeront jamais.
Cependant nos amis, les spéculateurs qui étaient venus dans la pirogue, nous apprirent que nous étions en vue du cap Sainte-Catherine, c’est-A-dire A quelques milles au sud de l’embouchure du Fernand-Vaz. Nous nous mimes donc A rebrousser chemin en côtoyant le rivage. A chaque village devant lequel nous passions, nous étions hélés par des pirogues pleines de nègres qui nous priaient de venir nous établir chez eux. Dans plusieurs villages s'élevait même quelquefois une grande maison cpii, du côté de la mer, avait belle apparence, mais qui peut-être était assez pauvre A voir de près; c’était le futur comptoir, qui devait tous les enrichir. Cette maison est d’ordinaire entourée de cabanes habitées par des indigènes qui attendent toujours ce millénium commercial dont, hélas! l’ère n’arrive jamais. Je ne faisais pas la moindre attention A leurs supplications, et même je mis une certaine fermeté, ce qui surprit fort tout le monde, A refuser le présent magnifique de deux esclaves que m’offrirent les naturels d'Aniambia ou du Crand-Cainma, au nom de leur roi dont ils m’apportaient un message.
A la fin nous arrivâmes A l'cmbouclmre du Fernand-Vaz, toujours précédés de notre renommée, et suivis des déceptions des indigènes. J’avais pris la résolution d’aller m’établir dans le village du roi Ram-