‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 95 sur 247 · CONSTRUCTION D UNE MAISON · texte numérisé non relu

CONSTRUCTION D UNE MAISON

le scliooner, et, je suis heureux de le dire, ce jour-là encore pas un seul article ne me fut dérobé. Je n'avais jamais vu ni ouï un pareil exemple de probité en Afrique. Quand tout fut débarqué dans le village de Rampano, mon premier soin fut de préparer l’établissement où je devais demeurer pendant une partie des vingt mois qui allaient suivre et emmagasiner tout ce que je possédais. Le soir même de mon arrivée , j’étais à méditer le plan de ma maison , lorsque Rampano parut avec sa première femme pour recevoir son présent. Il était venu mystérieusement, en cachette de son peuple. Je le rendis très-heureux en lui faisant cadeau de dix pièces de cotonnade, d’un fusil, d’un neptune, d’un chaudron, de quelques perles et autres bagatelles.

Dès le jour suivant, chacun se mit à l'ouvrage. J'avais choisi pour ma maison un joli petit emplacement sur un terrain élevé, au milieu d’une prairie, à cent cinquante mètres à peu près du village; sous le rapport du point de vue comme sous tous les autres, c’était le plus charmant petit endroit que j'eusse encore trouvé dans toute l’Afrique.

Là, mes hommes apportaient chaque jour des branches longues et droites, coupées sur un palmier d’une espèce particulière qui croît au bord du fleuve , et qui sert aux indigènes à élever les murs de leurs maisons. D'autres faisaient provision de feuilles du même arbre dont ils fabriquaient des nattes pour la toiture; d'autres encore allaient dans les bois chercher des vignes sauvages, pour attacher ensemble les pieux ou les bambous, ainsi que de longues baguettes minces que l’on dressait dans les coins pour mieux assujettir les deux côtés des bambous. Les femmes nettoyaient le sol; chaque soir on déposait devant moi de grosses piles de matériaux de construction ; je prenais ce qui était bon , et je faisais remporter le reste.

En Afrique, chaque chambre est une maison séparée; ainsi, j’avais une cuisine à un coin de mon établissement; dans un autre coin une maison pour me servir de magasin , dans un autre encore, une autre maison pour mes collections, enfin une étable et un poulailler. Ma maison d'habitation et les cabanes de mes hommes que j’avais l’intention de garder près de moi étaient groupées toutes ensemble, et formaient une petite colonie. Un charpentier indigène,

L’AFRIQUE ÉQUATORIALE

avec son mpano, — la hache du pays, — un marteau et un couteau, me fabriqua de grossières fenêtres et des portes, pour lesquelles j’avais eu soin de me munir de gonds et de serrures.

Tout se passa à merveille jusqu'au 10 avril; vint alors le moment de payer mes hommes. J'avais déjà réglé avec quelques-uns, lorsqu’un certain drôle qui avait entrepris la construction de mon laboratoire d’empaillcment , et à qui j’avais promis , pour lui et ses ouvriers, la valeur de cent vingt francs en marchandises, eut l’effronterie d'en réclamer deux cents. Je refusai; sur quoi un de ses ouvriers me menaça de son couteau. C'était là un cas très-grave. Je courus à mon fusil , et je couchai le coquin en joue, mais ses amis le firent sauver. Alors, je m’adressai au roi et je lui demandai de me renvoyer le coupable les fers aux mains.

I,e roi répondit oui, mais évidemment il ne se souciait pas de le retrouver; de mon côté cependant je sentais qu’il fallait un exemple pour sauvegarder ma tranquillité et m'assurer le respect de mon entourage. J'insistai donc pour qu’on recherchât l’homme dont j’avais à me plaindre.

A la fin, voyant qu’on me payait de mauvaises raisons, j’envoyai chercher mes Croomen, et je me mis à faire mes paquets, disant que je voulais retourner au Gabon et qu'il m’était impossible de rester au milieu de pareilles gens. Précisément un baleinier américain se montrait au large; j’envoyai tout de suite demander passage à son bord.

Le roi vint vile me trouver et me conjura à genoux de ne pas partir. Mais voyant que ma résolution était bien prise, il alla, avec quelques hommes, arrêter mon coquin dans une plantation où on l’avait caché. C’était un des vieillards les plus influents de la tribu ; voilà pourquoi l’on éprouvait une si vive répugnance à me le livrer.

Le lendemain, 12. cet homme, dont le nom était Ovcnga, me fut amené. L’agitation était vive. Le peuple se formait en groupes tumultueux et s'entretenait bruyamment de cette affaire; le roi était pour ainsi dire pâle d'anxiété; Ovenga lui-même tremblait comme la feuille. Je demandai qu’il fut garrotté, transporté dans ma maison et rudement fustigé. Ou me supplia de ne pas le faire dépouiller de ses vêtements, «affront cruel pour un vieillard. J'y consentis; mais je

Page 1