CHAPITRE XVL
ment est d'une qualité bien supérieure au nôtre. Les Russes sont très-difficiles sous ce rapport; un marchand de Pétropaulowski m'assura qu'ayant eu un jour la malencontreuse idée de faire venir du thé de second choix, il avait dû le réexpédier sans en avoir vendu seulement une livre; aucun Kamtchadale, même parmi les plus pauvres, ne voulait ni l'acheter, ni le recevoir en présent.
17 décembre. — Une première troupe d’Indiens est arrivée au fort. Parmi eux se trouve un vieux chef de Noucloukayette, village situé sur les bords de l’Youkon, à 80 lieues en amont de Noulato. Cet homme apporte huit manteaux de fourrures, faits chacun avec vingt-quatre peaux de martre cousues ensemble ; aussi est-il considéré parmi les Russes comme un important personnage. Nous lui offrons quelques présents:un habit, une poire pleine de poudre, quelques balles, un canif et plusieurs autres menus objets. Incapable de contenir sa joie, et ne pouvant, faute de savoir notre langue, nous exprimer à nous-mêmes sa reconnaissance, il harangue longuement ses compatriotes dans le dialogue criard en usage parmi les Indiens du haut Youkon. Si nous ne savions pas que ce véhément discours célébrait nos louanges, nous pourrions, d’après la voix de l'orateur, supposer que nous entendons une philippique guerrière, destinée à éveiller dans ie cœur des assistants la haine et la vengeance. L’Indien n’a cependant pas un extérieur farouche; son visage, au contraire, exprime la bonhomie; il est, dit-on, bien disposé pour les Européens, et les cadeaux que nous venons de lui faire ont pour but de nous concilier d'une façon toute spéciale son amitié, dont nous pensions avoir besoin au printemps, quand nous passerions dans son village. Je mets le comble à la jubilation du vieux chef, en lui glissant dans la main un paquet de tabac, au moment où il interrompit son discours pour étendre le bras vers moi d’une façon mélodramatique, comme s'il attendait une réponse. À en juger par l'expression de ses yeux, il trouve ma réplique fort satisfaisante.
21 décembre, — Nous voici au jour le plus court de l'année; le soleil ne s’est levé ce matin qu'à 10 heures 40 pour se coucher à midi 30. Comme nous n'avions aucun almanach de Greenwich, il est bien entendu que je n'indique pas l'heure astronomique; j'indique seulement, d'après mon chronomè: tre, la durée du temps pendant lequel une faible lueur de jour à pénétré dans notre logis.
25 décembre, — Salut à la joyeuse fète de Noel! Ce n’est pas la première fois qu’il m'arrive de la passer loin de mon pays et de ma famille. Nous avons résolu de bannir toute pensée triste, mais nous ne pouvons y réussir qu'à demi; malgré nos efforts, des expressions de regret et de souvenir se trouvent sans cesse sur nos lèvres. Cependant, nous avons, en l'honneur de la solennité, décoré notre chambre de trophées de drapeaux; des fourrures tapissent les murailles, des branches ds sapin remplacent le houx national. Notre plus belle vaisselle d’étain, assiettes, plats, timbales, reflètent comme un miroir la clarté de la lampe fumeuse; un grand feu petille dans le poèle, et dès le matin, Dall s'est mis à l’œuvre pour fabriquer des pains d'épices et des pâtés. Vains efforts! Nous ne pouvons chasser le souvenir des chers absents, nous empècher de songer à la place que nous laissons vide à notre foyer. Notre ami Jager est venu prendre part à la fête; quant au bidarchik, parti depuis quelques jours pour un voyage aux environs, il ne doit être de retour que la semaine prochaine. Nous ne sommes donc en tout que cinq personnes: le lieutenant russe, Ketchum, Labarge, Dall et moi. Je devrais ajouter encore notre serviteur indien, qui, amené fort jeune à Noulato, parle le patois des employés mieux que sa propre langue et pourrait passer pour un Russe. C'est un robuste gaillard, haut de six pieds, d’un caractère très-calme, excellent cuisinier, bon tireur, auquel je ne connais qu’un défaut: il ne peut résister à la tentation de brûler sa poudre dès qu'il voit une occasion quelconque de signaler son adresse, füt-ce en tuant une mouette ou un corbeau. Nous sommes obligés de lui don-
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