‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 99 sur 196 · CHAPITRE XVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVL

maient une seule masse que la hache seule pouvait entamer ; il en était de même de la mélasse ; quant au jambon, il défiait le couteau le mieux aftilé; pour en avoir une tranche, il fallait l'approcher du feu. Avec une pareille température, nos conserves de viande se seraient gardées indéfiniment ; elles auraient même pu, en cas de siége, servir « de mitraille. » Les coqs de bruyère ou les lièvres que nous achetions aux Indiens seraient restés pendant un mois ou davantage aussi frais que le premier jour; on n'avait certes pas à craindre de les voir se faisander.

La journée la plus froide de toute la saison eut lieu en décembre. Le 26 novembre, le thermomètre qui, les jours précédents, accusait la température, relativement assez douce, de 16° cent. au-dessous de zéro, descendit tout à coup à 27°; puis il continua de s’abaisser, sans interruption, jusqu’au 5 décembre, où il descendit à 49°; mais le temps était magnifique, le vent ne soufflait pas, il ne tomba pas un flocon de neige; aussi nous souffrions beaucoup moins qu'il ne nous était arrivé par une température de 15 ou 20° seulement.

Le baromètre s'élevait avec une extrème rapidité; le jour où il fit le plus froid, il monta un peu au-dessus de trente pouces. Dans la matinée du 7 décembre, il redescendit subitement; le thermomètre marquait 30° au-dessous de zéro et la neige tombait avec abondance, J'avais acheté à San Francisco un instrument à esprit-de-vin ; il se trouva constamment d'accord avec le thermomètre à mercure que l’Institut smithsonien nous avait donné, du moins jusqu’à la température de 35 à 40° »a-dessous de zéro, car — le lecteur sans doute le sait aussi bien que moi — le mercure n'indique pas les froids excessifs; quand il gèle à 50°, il faut recourir à l’esprit-de-vin.

Quelques extraits que j'emprunte à mon journal feront connaitre sous une forme peut-être plus concise et plus frappante les impressions que nous ressentimes à cette époque :

18 novembre, — Température au lever du soleil, 26° au-des. sous de zéro. Labarge prend avec lui deux Peaux Rouges et part pour aller chercher des provisions à Ounalatchlit. Les Russes l'accompagnent; dix traineaux lui forment un pompeux équipage. La cour du fort présente une scène animée : les hommes causent bruyamment, disent adieu à leurs amis, crient, poussent les chiens vers le narta (traîneau); les attelages impatients veulent, avant d'en avoir reçu le signal, se précipiter vers le fleuve; d’autres refusent de partir; on les saisit par la peau du cou, et on les traine vers les harnais qu'ils essayent de broyer dans leurs mâchoires. Enfin tout est prèt, la porte du fort s'ouvre, le train s'élance vers la tranchée pratiquée dans la berge, bientôt il à disparu. La légereté de la cargaison permet aux conducteurs de monter souvent sur les véhicules et de gagner du temps; mais le retour ne sera pas si commode.

19 novembre. — Température, 35° au-dessous de zéro. Larrione, Indien Co-Youkon, arrive avec un de ses fils, enfant d’une dizaine d'années, qui tient un fusil deux fois grand comme lui; il nous apporte de la graisse fondue dans des boites d’écorce de bouleau, et du ptarmigan; nous lui donnons en payement des objets d'une valeur équivalente, puis nous lui offrons du pain et du thé.

Nous avons aujourd'hui invité Ivan, le bidarchik, et son lieutenant Sagor, à faire connaissance avec notre cuisine. Le commandant est un métis que ses aptitudes commerciales ont fait élever au rang qu'il occupe aujourd'hui; il n’a du reste aucune instruction, ne sait ni lire ni écrire, ce qui ne l’empèche pas d'être un agréable compagnon. Notre menu se compose de ptarmigan cuit au four, de jambon frit, ou, comme on l'appelle ici, cher lecteur, d'oreilles de jeannot, de café, de mélasse, baptisée par l’un de nous sucre à longue queue. Jamais nous n'avions mieux réussi un repas, nos hôtes se montrèrent émerveillés de nos talents culinaires; le thé, toutefois, n’obtint pas leur suffrage, car celui qu’ils consom-

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