CHAPITRE XVII
l'automne de 1865, un Co-Youkon partit avec deux indigènes, deux frères qui habitaient le même village que lui, pour aller chasser dans les montagnes. Le misérable avait son projet arrêté. Il trouva un prétexte pour séparer ses compagnons sans défiance, et les tua l’un après l’autre. De retour à la petite bourgade, il s'empara des biens des victimes, poissons séchis, fourrures, traîneaux; il poussa mème l'audace jusqu'à contraindre l’une des deux veuves à vivre avec lui. Cependant la famille des défunts s'était émue; des parents, qui demeuraient dans un village éloigné, vinrent pour tirer vengeance du forfait, le meurtrier, averti de leur approche, s'enfuit dans les bois, emmenant avec lui la femme qu'il avait séduite. Quand nous quittâmes le pays, on n’était pas encore parvenu à le saisir, et plusieurs fois, dans mes promenades solitaires, je crus voir sa sinistre figure surgir derrière un rocher, ou bien errer à travers les arbres. Il n’échappera pas sans doute au châtiment qu'il mérite, car tous les Indiens du voisinage ont juré de le punir.
Les morts ne sont pas oubliés ici aussi vite qu'il arrive souvent parini les sauvages : le deuil dure une année entière; pendant ce temps les femmes se réunissent plusieurs fois pour pleurer sur le défunt et rappeler ses vertus, réelles ou supposées. A l'anniversaire du décès, une fête termine les rites funèbres. Pendant mon séjour à Noulato, je fus témoin d'une de ces cérémonies; elle eut lieu dans la caserne du fort que le gouverneur, sur la demande des indigènes, avait mise à la disposition de la famille affligée. Un enfant était mort l'année précédente; le deuil finissait, un grand repas devait réunir les parents et les amis. D'abord, tous les visages furent tristes, des larmes mouillaient les yeux des femmes; peu à peu, la gaieté se fit jour parmi les convives; je ne vis jamais plus bizarre mélange de lamentations et de réjouissances.
La mère, entourée de quelques matrones, continuait à pleurer amèrement, pendant que les invités chantaient en chœur et dansaient. avec un infatigable entrain autour d’un
mât peint de couleurs éclatantes, décoré de guirlandes de perles, de magnifiques peaux de loups, de fourrures de martres. Ils demeurèrent jusqu'au matin, n'interrompant leurs joyeux ébats que pour manger et boire. Le vacarme est impossible à décrire; un enfant surtout ne cessa de crier de toute la force de ses poumons, si bien que les jours sui-
Sépulture des Co-Youkons.
vants, le petit diable se trouva, par une juste compensation, complétement privé de la voix. Les objets qui garnissaient le mât furent, à la fin de la cérémonie, partagés entre les conviés. On peut juger de l’impétuosité des danseurs, du zèle qu'ils mettaient à leurs exercices chorégraphiques, par ce fait, ! que le poële massif placé au milieu de la chambre fut ébranlé sur sa base et en partie démoli.
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