CHAPITRE XVII
des boîtes oblongues, élevées sur des pieux qui les maintiennent à un ou deux mètres du sol; quelquefois on les décore de fourrures qui pendent au-dessus comme des bannières; le plus souvent, on les recouvre de tous les objets qui ont appartenu au défunt, tels que son canot, ses rames, ses raquettes. L'usage de ces cercueils aériens est aussi répandu parmi les tribus de la côte.
La dépouille des hommes ne jouit pas seule du privilége d'être religieusement conservée; les indigènes ont pour les ossements des animaux une sorte de respect surperstitieux ; ils les amassent dans leurs maisons au lieu de les jeter au feu ou de les donner aux chiens. C'était pour eux un véritable scandale lorsqu'ils nous voyaient laisser dévorer par les bêtes de notre attelage les débris d’un gigot de renne.
« Vous nous portez malheur, s’écriaient-ils, nos chasses seront infructueuses et nos piéges laisseront échapper le gibier. »
Une superstition semblable les empêche aussi de jeter les rognures de leurs ongles, les cheveux tombés de leur tête ou les poils de leur barbe; ils en font des paquets qu'ils suspendent aux arbres.
Outre leur talent pour la pêche, talent dont nous avons déja parlé, les Indiens de ces tribus ont une manière ingénieuse de prendre les rennes. Ils tracent dans les endroits fréquentés par ces animaux, le plus souvent sur la lisière des bois, un enclos de forme elliptique, ouvert à l’une de ses extrémités. Une forte palissade ferme le bout opposé de l’enceinte; les deux côtés sont garnis de pieux placés à une petite distance les uns des autres et reliés par des nœuds coulants. Les indigènes font ensuite dans la forèt une battue qui pousse le gibier vers le piége. Une fois entrés, les rennes veulent passer entre les poteaux pour s'enfuir; ils introduisent leurs têtes dans les lacets, qui se serrent et les retiennent. D’autres, effrayés, courent çà et là, mais ils ne tardent pas à tomber sous les coups de leurs ennemis. La plupart des chas-
seurs sont embusqués derrière des monceaux de neige, amussés à dessein à l'entrée de l'enclos, et dans lesquels sont pratiquées des meurtrières qui permettent de tirer sur le troupeau en désordre.
Quand le gibier s'épuise, les indigènes vont chercher sur un autre territoire des moyens de subsistance plus abondants. Leurs habitudes nomades expliquent comment il se fait que, dans un pays aussi peu habité, les nouvelles se répandent avec une vitesse extrème. Qu'un vaisseau jette l'ancre à Saint- Michel, son arrivée sera, une ou deux semaines plus tard, connue de toutes les tribus de l’Youkon. Mais si les gazettes vivantes du pays voyagent vite, elles ne se font pas scrupule de répandre, à tort et à travers, tout comme les journaux des nations civilisées, les bruits les plus alarmants. Vers la lin de décembre, on vint dire à nos amis de la côte que nous avions été attaqués par les Indiens; aussitôt, le capitaine Ennis envoya quelques hommes pour s'assurer du fait et nous prêter main-forte. Nous n'avions pas besoin de leur assislance, mais nous fûmes satisfaits de les voir, car, de notre côté, nous avions reçu des nouvelles, heureusement toul aussi peu fondées, qui nous inspiraient des craintes fort vives au sujet de la petite colonie de Saint-Michel. Quelques légers désaccords entre les Russes et les indigènes avaient sans doute été la base sur laquelle l'imagination de nos messagers avait bâti ces lugubres échafaudages.
Il n'en faut quelquefois même pas autant pour donner lieu aux plus étranges rumeurs. Un jour que nous avions fait maigre chère, il nous arriva de menacer en riant les femmes indigènes de prendre leurs nourrissons joufflus pour les mettre en civet, si les approvisionnements n'étaient pas plus réguliers; quelques jours après, on se répétait avec frayeur à vingt lieues à la ronde, que nous étions des cannibales, trèsfriands de viande fraiche et que nous avions déjà mangé plusieurs enfants. En général, les Indiens aimaient à nous voir rire et plaisanter avec eux, mais nous devions peser avec
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