‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 112 sur 196 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

12 mai. — La barrière de glace se rompt avec fracas, et les flots de la rivière couvrent, sur la longueur d’une demilieue, la surface encore solide de l’Youkon. La pluie joint son action dissolvante aux tièdes effluves du printemps. Tout est désordre et confusion: la glace sale, mèlée de troncs d'arbres et de débris, se crevasse en maint endroit; l’eau se précipite en torrents impétueux. Plusieurs habitants du fort, qui avaient été chasser sur l’île, ont beaucoup de peine à regagner la rive; le bidarchik a couru ce matin un danger sérieux. Il aurait probablement péri si un canot n'avait été à son secours. Beaucoup d'Indiens périssent dans ces débâcles soudaines ; quant aux engins de pèche, ils sont toujours emportés par le courant.

Le 12, les moustiques commencent à nous donner avis de leur présence, ce dont nous les dispenserions volontiers; mais le lendemain, nous voyons arriver des hôtes mieux venus: les hirondelles qui se mettent à voler autour du fort, en décrivant dans les airs mille courbes capricieuses. Notre infatigable chasseur Kouriler abat dix oies sauvages; hier, il en a rapporté six. La chaleur est devenue si forte, les rayons du soleil si ardents, que nous nous sentons tous abattus par ce brusque changement de température.

19 mai. — L'Youkon s'est débarrassé aujourd'hui du man teau de glace qui le retenait captif, les fragments, détachés, amollis, descendent le cours du fleuve avec une vitesse de cinq ou six nœuds à l'heure. Le dégel sc prolonge plusieurs Jours, et nos yeux, fatigués de la monotonie de l'hiver, contemplent avec un plaisir inexprimable ce spectacle mouvant, Tantôt les blocs, arrètés bar quelque obstacle, s'entassent les uns sur les autres et forment de blanches montagnes; tantôt, dans leur course impétueuse, ils broient ou entrainent toul, ce qui se trouve sur leur passage; des arbres entiers, des masses de sable arrachées au rivage sont emportés par les eaux, dont le niveau s'élève soudainement de quatorze pieds au-dessus de l’étiage d uiver. Le 22, le courant charrie

une quantité considérable de glace noirâtre, salie sans doute par le contact de la terre végétale : le 24, l'Youkon commence ‘à se dégager.

Dire la quantité d’aspects sous lesquels s’est présenté le fleuve serait chose impossible ; quelques blocs étaient transparents, cristallins, ils étincelaient au soleil comme des montagnes de diamants: d’autres, à demi fondus, n'avaient guère plus de consistance que de la gélatine; les uns étaient criblés de trous comme l'intérieur d’une ruche, les autres avaient une surface lisse et brillante. Quand un de ces fragments minés par le dégel venait à en rencontrer un autre, il se brisait en mille pièces, avec un bruit assourdissant, pareil à celui d'une centaine de verres et de bouteilles qu'on casserait à la fois. Beaucoup de vase était mêlée à la glace, bien des teintes jaunes ou grisàtres en altéraient la pureté; les eaux étaient aussi bourbeuses que celles de la Tamise; mais çà et là, des amas de neige immaculée demeuraient encore sur les banquises en miniature; la plupart des blocs congelés renfermaient des morceaux de bois, quelquefois même des arbres, que le fleuve avait emportés l'automne précédent, et que les froids avaient emprisonnés dans une rigide couche de glace. Les Russes retirent une grande quantité de ces débris afin de s’en servir comme combustible; les troncs qui ont une longueur suffisante sont réservés pour la construction.

25 mai. — L'activité règne maintenant partout. Les Russes se préparent à leur expédition commerciale du printemps; ball et moi, à l'exploration que depuis longtemps nous avons projetée ; M. Dyer se dispose à redescendre l'Youkon jusqu'à son embouchure, où il compte rencontrer un gentleman attaché à la Commission du télégraphe, M. Everest Smith, que le colonel Bulkley à chargé de faire des sondages en cet endroit.

Ii a fallu se pourvoir de marchandises et de provisions, les peser, les emballer, s'assurer que les fusils et les pistolels

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