‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 113 sur 196 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

sont en bon état, fabriquer enfin par douzaines des avirons et des rames.

Les peaux de notre haidarre et celles du baidarke à trois places de M. Dyer.sont tirées de leur logement d'hiver, réparées aux endroits où elles ont subi des avaries, plongées dans l'eau pour reprendre de la souplesse, ensuite huilées avec soin et enduites de graisse le long des coutures. Le 25, tous nos préparatifs sont achevés; la pluie tombe à flots, mais nous sommes si impatients de nous mettre en route que ce contre-temps ne nous arrête pas. À sept heures du matin, M. Dyer monte dans sa petite embarcation avec deux indigènes et commence à descendre le fleuve; une heure après, en compagnie des Russes, nous partons dans la direction opposée, Notre ami le bidarchik Ivan a sous ses ordres huit hommes, tant Moscovites qu'Indiens; sa barque de peaux, construite avec soin et pourvue d’un gouvernail, d’un mât et d'une voile, est fort grande, car elle doit contenir, outre les voyageurs, deux tonnes au moins de provisions et de marchandises. Notre baidarre, beaucoup plus petit, porte cependant cinq personnes, une tente, des couvertures, des ustensiles de cuisine, des fusils, deux sacs de biscuits, cent cinquante livres de farine, et une foule de colis de toutes sortes. L'équipage se compose de Kouriler, qui fait l'office de timonier, et de deux Indiens, l’un appartenant à la tribu des Indgelètes, l’autre à celle des Co-Youkons. Dall et moi, nous tenons les gaffes, tandis que nos hommes rament. Nous avons aussi une voile, mais pas de gouvernail; Kouriler nous dirige avec une pagaie. L'Youkon est encore encombré de blocs de glaces et de morceaux de bois, ce qui rend la navigation fort difficile ; nous ne parvenons à nous frayer un passage qu’en nous tenant près de la rive ; il nous faut à chaque instant traverser le fleuve, puis le retraverser encore pour chercher les endroits où l’eau est le plus calme; nous avons beau manœuvrer de notre mieux pour ne pas ètre entraînés à la dérive pendant cette opération, le courant, malgré nos

efforts, nous ramène souvent à plus d'un mille en arriére, Comment pourrais-je décrire la magnificence de ce fleuve, que nos compagnons comparent au gigantesque Mississipi”

les paroles et le pinceau sont également impuissants à en

donner une idée, À Noulato, c'est-à-dire à deux cents lieues au-dessus de son embouchure, l'Youkon a, d'une rive à l'autre, près d'une demi-lieue ; plus loin, il s'étend pour former des lagunes, larges quelquefois de deux lieues et parsemées d'innombrables îlots, La longueur n'étonne pas moins l’imagination. Les membres de la Commission télégraphique l'ont remonté pendant six cents lieues, et, lorsqu'ils s'arrêtérent, ils étaient encore loin de sa source; quant à ses affluents, chacun d'eux serait, en Europe, un fleuve considérable. En considérant cet immense cours d'eau, qui arrose des territoires grands comme plusieurs royaumes, je comprenais l'orgueil naïf qu'il inspire aux indigènes de ses bords: — Nous ne sommes pas des sauvages, disaient-ils à l'interprète russe, nous sommes les Indiens de l'Youkon!

À une demi-lieue au-dessus de Noulato, des rochers de granit mêlé de schiste dressent le long du fleuve leurs masses escarpées ; des plantes grimpantes et des fougères entourent leur base d'une verte ceinture. Vers midi, nous faisons halte pour prendre le thé. La rive, en pente, est difficile à gravir; nous n’aurions pas choisi ce point de débarquement. mais la nécessité nous l'impose; nous l'escaladons d'un pas agile, le feu est bientôt allumé, Kouriler va puiser de l’eau à une source voisine et nous prenons de bon appétit notre modeste repas.

Non loin de cet endroit, la rivière décrit une courbe profonde; des blocs de glace, des troncs d'arbres, des morceaux de bois de toute dimension flottent à la surface; le courant est rapide, il faut qu'un homme se tienne à l'avant, armé d'une gaffe, pour repousser les obstacles et empècher des rencontres qui seraient fatales à notre petite embarcation, Le canot des Russes vogue à peu de distance du nôtre; nous

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