‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 114 sur 196 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

voyons de gros arbres passer dessous, le faire un instant vaciller, puis le soulever hors de l’eau, quoiqu'il ait huit personnes à bord et pèse au moins trois tonnes ; mais les masses flottantes de glace et de bois, entraînées par le courant avec une vitesse de trois lieues à l'heure, acquièrent une force d'impulsion prodigieuse. Si par malheur ces mêmes troncs d'arbres avaient frappé de flanc le canot, ils l’eussent certainement fait chavirer. Souvent il nous arrive de sentir des blocs enfoncés sous l’eau heurter la quille de notre baidarre; c’est là, je puis l’assurer, ue sensation fort désagréable. En effet, l'état du fleuve défie les efforts du plus habile nageur ; entre nous et une mort certaine, il n’y a donc que l'épaisseur de l’embarcation, c’est-à-dire non pas une planche, mais une mince peau de renne. Un bateau de ce genre a pourtant ses avantages : les canots de cèdre de la Colombie anglaise seraient bientôt mis en pièces, tandis que le baidarre cède à la pression des obstacles, sans pour cela se briser. Cependant, toute médaille a un revers : nous ne tardons pas à nous apercevoir que les coutures qui assujettissent le fond de la barque ont l'inconvénient de se déchirer lorsqu'elles passent sur des troncs d'arbres ou qu’elles rencontrent des pierres dans les endroits où l’eau est peu profonde.

Le fleuve continue d’être tortueux. À un des tournants si difficiles dont je viens de parler, les Russes, après d’inutiles efforts pour lutter contre le courant, déclarent qu'il est impossible d'aller plus loin; la côte étant fort escarpée à cet endroit, ils se laissent aller à la dérive afin de trouver un point plus favorable au débarquement, et ils s'installent sur le rivage pour attendre que l’Youkon soit plus praticable. À cette vue, Kouriler fait une grimace de dédain :

« Voulez-vous aussi, nous demande-t-il, retourner en arrière, ou bien faut-il continuer à marcher ? Je crois que sur l’autre bord les eaux sont plus calmes; il y a peut-être un peu de danger à courir, mais nous pourrions traverser le fleuve et risquer l'aventure. »

L'offre a de quoi nous tenter; c'est une occasion brillante de montrer notre rourage et de nous relever aux yeux des Russes qui, plusieurs fois, ont paru mettre en duute que des jeunes gens comme Dall et moi eussent assez de fermeté pour accomplir jusqu’au bout le voyage du fort Youkon. Notre amour-propre est piqué au jeu; nous disons à Kouriler d'avancer, tandis que nous-mêmes nous ramons avec ardeur. Plusieurs fois, des masses flottantes rasent notre frèle embarcation, menaçant de l’engloutir sous leurs baisers pertides; plus souvent encore, nous sommes obligés d’aller à la dérive pour livrer passage à un bloc de glace plus gros que les autres. Mais, grâce à l'excellente direction de notre timonier, nous traversons le fleuve sans accident et nous continuons notre route, au grand ébahissement de nos amis les Moscovites, qui, de la rive, suivent toutes les manœuvres. Nos Indiens ne se possèdent pas de joie; ils se répandent en démonstrations bruyantes, ne comprenant pas que nous puissions demeurer calmes après une telle victoire. Cependant, la fatigue commence à se faire sentir, nous avisons sur le rivage une place à peu près sèche, du moins relativement à l’immense marécage produit par la fonte des neiges, et nous y établissons notre campement. Nous sommes sur la rive orientale du fleuve; le sol, fort uni, découvre autour de nous un vaste horizon que borne, dix lieues plus loin, la chaîne neigeuse des montagnes T’Kitske. Fort satisfaits de notre journée, nous nous meltons en devoir de dresser nos tentes, dont nous avons grand besoin, car la pluie tombe sans interruption.

27 mai, — Nous avons emporté une corde de halage, mais je ne sais quand nous pourrons nous en servir; les rives sont complétement submergées. Aujourd’hui, du reste, la navigation devient moins diflicile ; les îles nombreuses éparses dans le lit du fleuve rompent la violence du courant; nous bénissons ces obstacles salutaires, mais le plus souvent nous ne les voyons pas : ils sont enfouis sous les eaux, et c'est à peine

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