‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 116 sur 196 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

droite et souple, se courbe vers le sommet, de manière à décrire une sorte d'arc. Nous laissons successivement derrière nous des tombeaux et des campements indiens; quand nous approchons des villages, les Russes annoncent leur arrivée par la décharge d’un fusil à pierre de gros calibre, pareil à ceux dont on se sert dans la pêche à la baleine. Vers deux heures de l'après-midi, nous campons sur une rive escarpée. La pluie tombe dans la soirée, nous la saluons presque avec joie, car elle tient les moustiques à distance.

La journée du 30 se passe à graisser de nouveau le baidarre, qui commence à être imprégné d’eau. Les Russes se livrent à la même opération, et nos amis les Indiens enduisent de résine les jointures de leurs canots d'écorce. Notre chantier de réparation est donc fort étendu; chacun de nous, stimulé par l’exemple, travaille activement, malgré les torrents de pluie qui tombent sans interruption.

31 mai. — Nous sommes arrivés ce soir à un village de pècheurs, nommé Sachertelontin. Ici s’est arrêtée l'exploration de Zagoskin, dont la carte est jusqu’à ce jour le seul document scientifique qui ait paru sur le pays. Je vais donc à mon tour, dans l'intérêt des voyageurs futurs, mesurer approximativement les distances, relever les longitudes et les latitudes. Quoique l’Youkon décrive, jusqu’au fort qui porte son nom, des sinuosités innombrables, il coule néanmoins constamment vers le nord-est; c’est à peine ‘i, dans quelques endroits, il remonte au nord ou se dirige à 1'est.

1er juin. — Nous voici devant une grande lagune formée par le fleuve; elle est large d'environ deux lieues et longue de trois; des îles verdoyantes la parsèment, ses rives sont hautes, fort abruptes, bordées çà et là de rochers à pic. Le pays offre un aspect d’une grandeur imposante et sauvage; ses immenses solitudes nourrissent, peu de gibier; dans l’espace de trois jours, nous n'avons réussi à prendre qu’un héron, deux canards, quelques œufs et un castor. La chair du héron est fort coriace, même pour des dents de voyageurs ;

quant à celle du castor, elle a un goùt de musc peu appétissant, à l'exception de la queue, qui est véritablement délicieuse, et forme le plus grand régal des trappeurs de l’'Youkon.

Les pauvres gens, du reste, ne sont pas difficiles. Lorsque les vivres deviennent rares, ils mangent des martres, des faucons, des hiboux, non que cette chère soit à leur goût, mais ils se soumettent sans se plaindre à la nécessité.

« Nous savoir nous contenter de corbeaux et de corneilles, disent-ils en riant; malgré cela, nous aimer autant autre

chose. »

© J'ai regret d'ajouter que ce maigre gibier forme la nourriture ordinaire des vieillards. Il est triste, dans ces régions, de voir ses cheveux blanchir et de perdre ses forces; les indigènes ne maltraitent pas leurs parents, lorsque l’âge les rend incapables de rendre des services; ils les abandonnent à leur faiblesse, ce qui équivaut presque à un arrêt de mort.

A l'endroit du fleuve où nous sommes parvenus, la végétation semble prendre une vigueur inaccoutumée, les sapins noirs croissent plus nombreux, et presque tous sont d'une grande hauteur. L’Youkon est couvert d'énormes radeaux qui ne sont pas faits de main d'homme, mais formés par l'assemblage capricieux des troncs d’arbres et des morceaux de bois. La flottille s'avance avec une grande rapidité au milieu du courant; elle glisse légèrement à la surface en suivant une ligne droite ; nous l’observons de loin, et nous calculons à quelle distance du canot elle va passer; tout à coup, elle rencontre un tourbillon, tournoie, enfonce, se relève, puis se met à prendre une direction toute différente. Ces amas flottants, qui heurtent l'embarcation, mettent à chaque instant notre vie en danger; par bonheur, Kouriler est un timonier admirable; aucun péril ne trouble son sang-froid, et son attention ne se laisse jamais distraire.

2 juin. — De hautes montagnes dessinent au nord-nord-est leurs sommets baignés par les premiers rayons du jour; les naturels donnent à cette chaîne le nom de Suquonyilla. Nous

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