CHAPITRE XVIII
des fourrures de castor, de martre, etc., Dall leur achète de la viande séchée, de la graisse et une sorte de pemmican indigène, Nous avons partagé entre nous les soins du voyage : il s'est chargé des approvisionnements; je dirige nos hommes, je règle les haltes, j'organise les campements. Nous faisons emplette d'un canot supplémentaire, et nous engageons deux Indiens pour le manœuvrer; il doit servir comme de tender, o'1 si l’on aime mieux, de magasin, à notre petit convei. Nous ne sommes pas bien pourvus d'articles d'échange, et il faut que nous en trouvions une assez grande quantité pour payer nos achats, pour faire des présents aux chefs. Nous battons monnaie avec des chemises, des chaussons, des gaînes de couteau, etc.
Le chef de Newicargout me demande ma serviette et mon pain de savon; je m'empresse de les lui donner, car il nous a été fort utile pour les marchés que nous venons de con: clure. Son avidité cependant n’est pas satisfaite: il aperçoit ma brosse à dents et veut aussitôt l'avoir ; comme je n'en ai qu'une seule, je réponds par un refus formel. Ces petits objets ont le privilége d’exciter la convoitise des indigènes, quoiqu'ils en ignorent absolument l'usage. Pendant que j'étais dans le Caribou, un mineur indien profita de mon absence pour s'emparer de ma brosse à dents, avec laquelle il se mit à nettoyer des spécimens de quartz. À mon retour, le trouvant livré à cette occupation, je manifeste d'une manière non équivoque ma mauvaise humeur.
— Il n'y a pas de mal, répond-il, si vous voulez vous en servir je vais vous la rendre,
Je l’assurai que désormais je n’en avais plus besoin.
J'engage donc les voyageurs qui visitent ce pays à veiller avec le plus grand soin sur leur outillage de toilette ou à prendre tous ces brimborions par douzaines.
Pendant la soirée du 4 juin, nous assistons à une scène fort curieuse de médication indigène. Un Co-Youkon, nommé Larrione, a entrepris de guérir un de ses perents, atteint
d’une affection de poitrine. La moitié du village au moins est réunie sur la place autour du malade; un feu à demi éteint, placé au milieu de l'assistance, jette de pâles clartés. A l’arrivée du docteur, ou plutôt du magicien, les naturels se mettent à chanter en chœur, d’une voix basse et triste, une espèce d'invocation. Pendant ce temps, Larrione accomplit un rite compliqué dont, par ménagement pour le lecteur, je me garderai de décrire tous les détails. Grâce à la puissance de ses sortiléges, il réussit à chasser le mauvais esprit du corps du malade ; mais le démon veut ressaisir sa proie, le magicien iutte avec son invisible adversaire et fait mine de le jeter dans les flammes; vaincu dans ce combat simulé, il se met à courir çà et là avec des gestes de terreur et de désespoir. C’est lui qui est maintenant possédé par l'esprit des ténèbres ; il gesticule avec frénésie, pousse des hurlements, l’'écume blanchit ses lèvres, ce qui ne l'empêche pas de mêler un récitatif cadencé aux plaintes du chœur. On eût dit une scène d’évocation des drames &e Shakspeare; les lueurs vacillantes du feu, les gigantesques sapins qui, mal éclairés par un faible crépuscule, semblent tendre vers nous leurs bras chargés d’un linceul, tout transporte notre imagination dans un monde étrange et fantastique.
Enfin, la cérémonie prend un caractère moins sombre. Les chants retentissent éclatants et joyeux, le malade est guéri; du moins il ne peut faire autrement sans y mettre beaucoup de mauvaise volonté; il se traine jusqu’à sa demeure, appuyé sur le bras d’un de ses fils. J'observe attentivement les Indiens, et il me semble reconnaître parmi eux plus d’un incrédule; le sourire moqueur qui se dessine au coin de leur bouche contraste avec l'expression d'enthousiasme fervent des autres spectateurs; évidemment ils n'ajoutent aucune foi aux talents magiques de Larrione et regardent la cérémonie entière comme une jonglerie.
Les Indiens de ce pays ont pendant l'été une figure hàve, un air de lassitude qui fait pitié à voir, mais que leur genre
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