‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 120 sur 196 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

SUITE DE NOTRE VOYAGE EN CANOT

Rencontre d’un déserteur. — Passion des Indiens pour la musique bruyante. — Halage. — Lagune. — Pyramide de bois flotté. — Noucloukayette. — Réception caractéristique. — Nous nous séparons des Russes. — Coiffure des indigènes. — Rapides. — Les remparts du fleuve. — Chasse à l'élan. — Indiens des possessions anglaises. — La rivière Porcupine. — Le fort Youkon.

5 juin. — Nous partons dès cinq heures du matin, et nous continuons notre route jusqu'au moment où la chaleur de midi nous force à nous arrêter. Peu de personnes croiraient qu'ici, sous une latitude presque polaire, nous avons vingthuit degrés centigrades. Cette température nous paraît d’autant plus accablante qu’elle succède, sans transition aucune, aux froids rigoureux de l'hiver. Si nous n'avions pas tenu à naviguer de conserve ave ° s trafiquants russes, nous nous serions depuis longtemps décidés à ne voyager que la nuit; mais nos compagnons préfèrent le jour pour des raisons que je ne comprends pas bien.

L'air s'étant rafraichi dans l'après-midi, nous reprenons notre marche, et bientôt, à notre extrême surprise, nous apercevons sur le rivage un grand feu. Les Indiens en allument rarement d'aussi beaux; ils aiment mieux, même en

hiver, grelotter auprès de quelques chétifs branchages qui brûlens sans donner de chaleur. La flamme brillante qui frappe nos regards révèle sans doute la présence de quelque voyageur blanc. Vivement intrigués, nous débarquons aussitôt, et nous nous trouvons en présence, non pas d’un explorateur comme nous, mais d’un déserteur de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Il descendait le fleuve avec un Indien, quand son canot s'était renversé; tout ce qu'il possédait, y compris sa carabine, était allé au fond de l’eau. Les deux hommes avaient réussi à gagner la rive en s’accrochant à l’embarcation, et ils faisaient tranquillement sécher leurs habits sans trop s'inquiéter de leur situation précaire. Nous leur exprimons notre sympathie, d’abord par de bonnes paroles, puis par le don de quelques vivres. L'Européen, dont le teint, bistré par la longue influence du climat polaire, ne diffère pas beaucoup de celui de son compagnon, dévore les aliments que nous avons placés devant lui, et il déclare que depuis des années il n’a pas fait un repas semblable. Ivan, qui campe près de nous, lui donne une couverture. Nous essayons de lui persuader de venir avec nous au fort Youkon; il le ferait volontiers, sans la crainte d'être puni comme déserteur. Le malheureux, ayant contre le commandant de ce poste un grief réel ou imaginaire, a pris le parti de s'enfuir, et depuis plusieurs années il mène une vie bien rude. Il est encore dans la force de l’âge, quoiqu'il soit resté bien longtemps au service de la grande Compagnie anglaise; mais lorsqu'il y est entré, il sortait à peine de l'enfance‘. Comme dans sa vie errante il a parcouru toute l'Amérique du Nord, depuis la baie d'Hudson jusqu’au détroit de Behring, il a peutêtre trouvé aussi le fameux passage du nord-ouest, si longtemps cherché. Quoi qu’il en soit, notre homme ne s’en inquiète guère, peu soucieux de la science; il n’est poussé par aucun autre mobile que le soin de sa sécurité personnelle.

1. Nous apprimes plus tard qu'il était parvenu à gagner Saint-Michel, et qu'il s’y était embarqué sur un navire mouillé dans ce port.

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