‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 121 sur 196 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

6 juin. — Après avoir dit adieu au fugitif, nous reprenons notre route dans l'après-midi, et nous continuons à remonter le fleuve jusqu’au lendemain vers quatre heures. Le jour n’est plus maintenant suivi de ténèbres, la nuit n’est pas la nuit; un pâle crépuscule la remplace, les derniers rayons du soleil dorent encore l'horizon au couchant, que déjà l’aube apparait radieuse du côté opposé. Les Indiens rament courageusement — pour des Indiens —; nous nous eflorçons de les tenir en belle humeur, et sachant combien ils sont amoureux d'harmonie, nous leur apprenons une foule d'airs européens. Que l'explorateur futur de ces régions ne s'étonne donc pas d'entendre retentir dans la solitude quelques-uns de nos refrains nationaux. Les Indiens ont la fibre musicale, ils apprennent vite les motifs qui ne sont pas trop compliqués : deux morceaux surtout, un chant de guerre américain et l'hymne Excelsior, leur inspirent une admiration sans bornes ; le rhythme bruyant de cette dernière composition s’adapte à toute espèce de dialecte, convient à toutes les races, à tous les pays.

Le fleuve s’est maintenant abaissé de plusieurs pieds, le halage devient possible. Nous disposons les cordes et nos Indiens descendent sur la rive. Les uns vont nu-pieds, d’autres portent la chaussure d'été en usage dans le pays, c'est-àdire de longues bottes en peau de phoque, rendues imperméables par une épaisse couche de graisse. Le travail dont ils sont chargés n’est rien moins qu'agréable; ici la berge offre une boue profonde dans laquelle on enfonce jusqu'aux genoux ; plus loin, des troncs d'arbres et des rochers barrent le passage ; nos hommes ont à franchir ces obstacles, tandis que la corde de halage leur meurtrit les épaules et que la violence du courant, qui agit en sens contraire. les oblige aux plus pénibles efforts. Le timonier a, lui aussi, une rude besogne, car il n’est pas facile d'empêcher le canot de toucher la terre ou de donner contre les bas-fonds. Bientôt nous arrivons à une nouvelle lagune formée par le fleuve ;

elle remonte vers le nord, et sa longueur est d'environ huit lieues; des rochers escarpés bordent sa rive orientale, des îles nombreuses, dont plusieurs sont fort grandes, s'élèvent de son sein. L'une d’elles est même tellement longue que Dall croit avoir quitté l'Youkon pour entrer dans un de ses affluents, et il veut à toute force nous persuader de retourner en arrière. Enfin, nous arrivons au bout de l'interminable côte, le fleuve déploie de nouveau à nos yeux sa majestueuse largeur; l'ile que nous venons de dépasser a une étendue de cinq lieues.

Le 7, nous suivons un rivage marécageux et bas qui ne paraît guère produire autre chose que des moustiques; le 8, dans la matinée, nous arrivons à une grande rivière qui vient de l’ouest se jeter dans l'Youkon, et à laquelle les Indiens ont donné le nom de Towchecargout. Une large pyramide de bois mort, accumulée par les siècles, se dresse à une hauteur de cinquante pieds au confluent des deux cours d'eau. Nous allumons du feu pour prendre notre the réglementaire, puis nous nous remettons en marche. Une bonne brise du sudouest pousse le canot, le fleuve continue à être très-large el tout parsemé d'îles. Le soir, nous voyons miroiter à l’est les eaux de la Tanana; c’est à l'endroit où elle se jette dans l’Youkon que s'élève, sur une langue de terre, le village de Noucloukayette, principale place de commerce du pays. Nous dépassons à dessein la bourgade, car le courant est trop rapide pour nous permettre d'y aborder; arrivés à la distance d'environ une demi-lieue, nous traversons le fleuve en compagnie des Russes et de la flottille de canots indiens; nous n'avons plus qu’à nous laisser aller à la dérive pour débarpuer juste devant Noucloukayette. Ivan donne le signal de la décharge d'usage; de notre côté, nous faisons un magnifique feu roulant avec toutes les armes qui se trouvent sous notre main.

Ce village, situé à quatre-vingts lieues de Noulato, est l’endroit le plus éloigné où se soient jamais rendus les trali-

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