CHAPITRE XINX
trop d'avance sur lui. La véritable raison, c'est que notre messager s'est arrêté en route pour tuer deux élans,
Nous devons aujourd’hui nous séparer de nos amis les Russes. Nous les remercions chaudement de leurs bons oftices, et, à trois heures de l’après-midi, nous montons à bord du baidarre. Un de nos rameurs de Newicargout a refusé d'aller plus loin, nous le remplaçons par un indigène de Noucloukayette, vigoureux camarade à la mine ouverte et intelligente, qui, nous assure-t-on, connaît parfaitement la navigation du fleuve. Plusieurs canots nous accompagnent; tous sont pourvus d’un large vase de bois plein de cendres d'où s'échappe une légère fumée ; ce procédé a l'avantage d'éloigner les moustiques et de permettre aux voyageurs d'allumer promptement du feu, lorsqu'ils veulent descendre au rivage. Parmi les Indiens qui nous escortent, se trouvent cinq ou six Tananas. Leur mine, en ce moment, j'ai regret de le dire, est assez piteuse; ils se sont dépouillés des grandes plumes qui formaient un orgueilleux panache au-dessus de leur tête, l'humidité a transformé en boue l'argile des aigrettes, et des flocons de duvet se mêlent à la chevelure souillée. La première fois que j'en vis un en cet état, je le supposai atteint de quelque maladie dégoûtante; je lui donnai un morceau de savon, en lui recommandant de ne s'approcher de moi que lorsqu'il serait lavé avec soin. L’Indien prit le savon, en souriant de mon ignorance, et se retira. Il se garda, cela va sans dire, de suivre mon conseil, peut-être même n'’avait-il jamais vu de savon.
Immédiatement au-dessus de Noucloukayette, l’Youkon diminue de largeur : des collines boisées, des roches abruptes resserrent son lit. Comme nous ne sommes plus en compagnie des Russes, et que nous pouvons régler la marche à notre gré, nous décidons de voyager exclusivement la nuit, ou pendant le crépuscule qui en tient lieu. Deux hommes manœuvrent le canot d’écorce, nous pouvons au besoin renouveler l'équipage du baidarre, et nous avançons rapide-
ment. Les embarcations de bouleau sont très-faciles à conduire, aussi doit-on les préférer à toutes les autres, du moins pendant l'été; mais elles seraient trop fragiles au printemps, lorsque le fleuve n’est pas complétement libre. Les chiens des Indiens qui nous accompagnent font la plus 4 grande partie du voyage par terre, et ce n'est pas pour eux une mince fatigue que tourner autour des roches, dont les rives sont fréquemment hérissées. Quand nous passons d'un bord à l’autre du fleuve, ils nous suivent à la nage, parfois sur un espace d'un quart de lieue à travers de violents rapides. La condition de ces animaux est cependant meilleure que dans les forts, où on les laisse, en été, pourvoir euxmêmes à leur subsistance. Ici nous les nourrissons toujours, souvent même fort abondamment, Ils nous sont du reste trèsutiles, car ils parcourent sans cesse les bois à la poursuite de quelque gibier. Ce soir, ils ont dépisté un jeune élan qu'ils ont tenu en arrêt jusqu'à l’arrivée des Indiens.
Dans la matinée du 10 juin, nous nous apercevons que notre embarcation a une voie d’eau, occasionnée par le frottement contre les rochers. Abordant aussitôt sur la rive, nous découvrons deux larges déchirures béantes. Heureusement les femmes de nos Indiens qui suivent leurs maris, sont toujours prètes à entreprendre ces radoubages à l'aiguille pour le modeste salaire d’un miroir de deux sous; nous y ajoutons, comme pourboire, une tasse de thé que nous assaisonnons de débris de biscuits. Je recommande vivement cette ruse innocente aux voyageurs, dont la pacotille est restreinte ou épuisée: le biscuit, qui se gonfle considérablement, ac-
. quiert un imposant volume, en même temps qu'il sert à masquer le degré trop faible de l'infusion.
10 et 11 juin. — Pendant ces deux jours, nous nous sommes fait haler presque constamment. Dans la soirée, nous arrivons aux « rapides. » Les Russes nous avaient fait craindre de
rencontrer en cet endroit des difficultés sérieuses, mais nous trouvons leur rapport très-exagéré. Le fleuve est relativement
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