‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 134 sur 196 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

DESCENTE DE L'YOUKON

Nous nous laissons aller au fil de l'eau. — Les saumons de l'Youkon. — Arrivée à Noulato, — Une dose excessive d'acide arsénieux et d'alcool. — Dangereuse libéralité de nos hommes, — Musique indienne. — Anvic. — La mission. — Tremblement de terre, — Andreavski. — Les bouches de l'Youkon. — Pastolik, — Saint-Michel, — Le scorbut. — Arrivée de notre embarcation. — Plover Bay. — Retour à San Francisco.

Notre baidarre ayant été réparé, nous quittâmes le fort Youkon le 8 juillet, pour revenir à Noulato ; nous nous étions procuré deux canots d'écorce sur lesquels nous avions transporté une partie des bagages, afin d’alléger l’embarcation principale, et nous étions résolus à voyager nuit et jour. Le révérend Mac-Donald nous souhaita, d’une voix émue, un heureux retour ; le commandant, debout sur le rivage, nous suivait des yeux; toutes les bouches à feu du poste avaient été mises en réquisition ; leurs voix sonores nous disaient à leur manière combien nous laissions en ce lieu de cœurs sympathiques. Bientôt, les bâtiments du fort disparurent à nos yeux, et le bruit des décharges se perdit dans les airs. Nous n'avions pas beaucoup d'efforts à faire pour la manœuvre : le courant nous portait avec une rapidité moyenne de trente à

trente-cinq lieues par jour; nous avions attaché ensemble les canots, dressé sur tous trois une tente, et, nonchalamment étendus, nous passions le temps à fumer, à deviser ensemble ou à sommeiller, suivant notre humeur. Nos frugals repas se faisaient à bord ; deux fois par jour, cependant, nous descendions sur le rivage où nous allumions du feu pour cuire le poisson et préparer le thé; mais ces haltes, les seules que nous nous fussions permises, étaient d'ordinaire fort courtes, A la vitesse de la marche près, notre voyage ressemblait à une partie de plaisir; et lorsque nous nous rappelions la peine que nous avions eue à remonter le fleuve, nous sentions mieux encore la douceur du contraste. Le 10, nous arrivâmes aux rapides qui se trouvent au-dessus de Noucloukayette; le courant avait perdu sa violence, les eaux, abaissées, laissaient apercevoir distinctement une île, ou plutôt un groupe de roches abruptes. Nous atteignîmes le village indien dans la matinée du il; tout était désert; un profond silence remplaçait le bruit et l'animation dont nous avions naguère été témoins. Les indigènes, ayant terminé leurs échanges, s'étaient séparés ; nous en vimes quelques-uns seulement sur la rive opposée du fleuve, où ils étaient occupés à faire sécher du poisson.

Les saumons de l’Youkon ne sont nullement à dédaigner; une espèce surtout est si succulente que, pour la frire, nous n'avions pas besoin de mettre de graisse dans la poële. On les prend, sur tout le cours inférieur du fleuve, à l’aide de nasses tendues dans les bas-fonds, de filets à main de forme circulaire et de lances.

A quelque distance de Noucloukayette, nous vimes s’avancer vers nous, avec autant de précision et de régularité qu’une compagnie de soidats, une flottille entière de barques en écorce de bouleau. À un signal donné, les hommes qui les montaient plongeaient tous à la fois leur filet dans l’eau, et si un gros saumon se débattait entre les mailles quand ils le relevaient, des hourras frénétiques sortaient de toutes les poitrines.

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