CHAPITRE XXI
fleuve; les glaces entraînées par le courant à l’époque du dégel s'y accumulent et les obstruent jusqu'à la fin de mai. La mer est, aux environs du Kwitch-pak, semée de bancs de sable, ses flots, mélangés à ceux de la grande artère américaine, perdent leur amertume; les balougas ou épaulards y sont fort nombreux ; les indigènes les chassent dans les eaux basses du fleuve, et, là, les tuent à coups de harpons. Les baleines de la mer de Behring viennent aussi, disent les Indiens, dans l'embouchure du Kwitch-pak lorsqu'elles veulent mettre bas. Les oies et les canards sauvages fourmillent sur le fleuve pendant la belle saison ; quelques femelles y couvent et y élèvent leurs petits, mais c'est le petit nombre; les bandes voyageuses ne font dans l'Alaska qu’une courte pause avant de se diriger vers le pôle. M. Everett Smith, marin distingué qui accompagne notre expédition, a tué une centaine de ces oiseaux en trois jours. Leurs œufs abondent tellement que M. Dyer en achète aux Indiens dix pour une aiguille.
23 juillet. — Nous sommes arrivés à Pastolik, village situé sur la côte, près de l'embouchure de l’Aphoun, à vingt-cinq lieues de Saint-Michel; pour la première fois, depuis notre départ de Noulato, nous passons la nuit à terre. Cet endroit est renommé pour la fabrication des bottes de peaux; les indigènes font aussi de jolis ouvrages en os sculpté; nous leur en achetons quelques-uns.
Dans la matinée du 24, nous louons un second baidarre, mieux en état d'affronter la mer; après avoir réparti notre équipage sur les deux embarcations, nous partons de con: serve. Bientôt nous passons devant le village de Madgemoute de Pigmigtalik. Dans la soirée, nous atteignons le canal ou bras de mer qui sépare l'île Saint-Michel de la terre ferme. Nous avons plusieurs fois recours au halage pendant cette dernière partie de la traversée, et enfin, nous arrivons au fort Saint-Michel, le 25 juillet, à trois heures de l'après-midi.
Nos amis nous font une cordiale et chaude réception. Mais une nouvelle imprévue nous attend : le major Wright est
venu Sur la Clara-Bell pour nous donner avis de nous tenir prêts à partir immédiatement, le projet du télégraphe étant abandonné.
Pendant l'hiver, les hommes employés à la construction avaient poussé les travaux avec activité; ils ont campé des semaines entières sous de fragiles abris, avec une température de trente-cinq à quarante degrés centigrades audessous de zéro. Dans de telles conditions, l’entreprise présentait d’extrèmes difticultés; creuser un trou pour recevoir le poteau télégraphique devenait une opération compliquée, le sol étant aussi dur que le roc, et la neige le recouvrant à une épaisseur de cinq pieds et plus, le pic et la pioche servaient plus souvent que la bêche et la pelle. L’excavation faite, la neige tombait quelquefois pendant la nuit et cachait l'ouverture, ce qui donnait lieu à des incidents comiques ; l’un tombait la tête la première dans cette espèce de piége, l’autre glissait et restait à moitié enseveli dans le trou qu'il avait lui-même creusé.
Les haches et les autres outils s’émoussaient presque aussitôt sur le bois ou la terre durcis par le froid ; souvent même on les trouvait au matin brisés en mille pièces ; cependant les courageux ouvriers ne s'étaient point laissé abattre par ces difficultés sans cesse renaissantes ; ils avaient poursuivi leur travail, et achevé une bonne partie de la ligne. Aussi leur désappointement fut extrême quand ils apprirent à Ounalatchlit l’ordre donné par le gouvernement américain de renoncer à l’entreprise ; avant de partir, ils attachèrent en signe de deuil un drapeau noir aux poteaux des télégraphes.
Quelques-uns de ces pauvres gens avaient eu les membres gelés, d’autres avaient beaucoup souffert du scorbut. Je citerai, à propos de cette terrible maladie un fait curieux : les hommes cantonnés à Port-Clarence, la plus mal approvisionnée de toutes nos stations, s'étaient vus réduits, pendant de longs mois au régime des indigènes; ils n'avaient eu d'autre nourriture que de la chair de morse et de l& graisse de pho-
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