CHAPITRE XXIV
ou si Victoria (de l’île Vancouver) se trouvait au milieu d'un pays fertile, San Francisco pourrait voir son essor arrêté par une rivalité dangereuse ; mais, dans l’état actuel des choses, cette ville doit monopoliser le commerce de toute la côte occidentale. En outre elle forme la tête de ce gigantesque Pacific railway qui va donner une impulsion nouvelle aux transactions de l'Amérique et de l'Europe avec l'Orient. Une ligne de paquebots magnifiques rattache déjà Fr’isco, ainsi que les Californiens appellent par tendresse leur capitale, aux principaux ports de la Chine et du Japon.
Du premier coup d'œil le voyageur s'aperçoit qu'il est dans un pays riche et prospère. Est-il un autre coin du monde où l’on puisse voir un homme de peine, un ouvrier des docks, manger des sandwichs, et fumer des cigares de 60 centimes ? Est-il ailleurs un pays où l’on ne soit jamais exposé aux importunités des vagabonds? La mendicité n'est pas interdite, elle n’existe pas. San Francisco, il est vrai, se rappelle encore ce saltimbanque qui s'intitulait l’empereur Norton, et qui, vêtu d'un uniforme fantaisiste, débitait de pompeuses proclamations, après lesquelles il se recommandait à la générosité de ceux qu’avaient amusés ses folies. Les Californiens ont vu aussi une géante mexicaine qui, fumant une cigarette ou mordant un fruit, tendait la main pour recevoir l’aumôûne ; mais cette mendicité en haillons, ces femmes aux traits hâves, ces vieillards décharnés que, dans les villes de l’ancien monde, on rencontre partout, San Francisco ne les connaît pas. Nulle de ces créatures perdues qui sont la honte de l’humanité ne poursuit le passant de ses honteuses obsessions; il en existe sans doute, mais elles ne sont pas réduites à ce degré d’abaissement, si ce n'est dans le quartier habité par les marins.
Les servantes gagnent encore vingt-cinq dollars (135 fr.) par mois, et ce sont elles qui imposent à leurs maiîtresses les conditions des services très-limités qu’elles consentent à
rendre. Le moindre garçon de ferme a trente dollars par mois,
sans compter, bien entendu, la table et le logement que celui qui l’emploie doit lui fournir ; quant aux ouvriers, pour peu qu'ils connaissent leur état, ils reçoivent un salaire de quatre dollars par jour.
Les femmes se trouvant encore en petit nombre à San Francisco, leur travail est fort apprécié; aussi ne serais-je pas éloigné d’ajouter foi à l’anecdote suivante, extraite d'un journal de Californie:
« Un riche citoyen de San Francisco venait de voir se dernière servante quitter la maison. Dans cet embarras, sa femme le pria de se rendre chez une jeune dame qui, par la voix d’un journal, avait annoncé l'intention d’entrer au service d’une « famille respectable » et qui, disait-elle, présenterait les meilleures garanties, » pourvu qu’on pût luien offrir de pareilles. » Notre chef de famille alla donc chez l'intéressante personne ; il était déjà préparé à voir un curieux échantillon de la gent domestique, mais la réalité dépassa son attente. La dame habitait dans un quartier aristocratique un appartement de la dernière élégance; sa toilette et son costume résumaient tout ce que l’art de la couturière, du coiffeur, du bijoutier, du parfumeur ont inventé de plus délicat et de plus coquet. Quelques minutes de conversalion suflirent à prouver au visiteur qu'il s'était entièrement mépris sur l’état des choses; le subalterne dont il s'agissait d’accepter ou de refuser les offres, c'était lui, non la grande dame qui, nonchalamment assise dans un fauteuil, ne répondait à aucune de ses questions, mais, au contraire, l’interrogeait avec le ton dédaigneux d’un marchand de chevaux examinant une bête fourbue.
— Où demeurez-vous ? dit-elle enfin.
— Près de la Mission Dolorès, madame.
— C'est bien loin de Montgomery-Street ; trop loin, j'en ai
1. C’est le quartier situé autour de la mission de San Francisco, qui fut fondée par les Espagnols en 1775. L'ancienne église existe encore et renferme une grande quantité de curieux manuscrits,
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