CHAPITRE XXIV
peur, pour que je me décide à y demeurer. Combien avezvous d'enfants ?
— Nous en avons quatre, madame.
— Quatre! c'est beaucoup trop.
— Je le comprends, madame, dit le visiteur dune voix humble et soumise, tandis qu’il prenait son chapeau ; je le comprends, mais ne pourriez-vous pas en tolérer deux ou trois ?
— Peut-être en effet y consentirais-je; par malheur vous en avez quatre.
— C'est vrai, madame; cependant plutôt que de vous causer du déplaisir et de renoncer à vos précieux services, ma femme, j'en suis sûr, se résoudrait à en noyer un ou deux.
— Vous m'insultez, monsieur; sortez de ma présence, s’écria la dame en se levant et en montrant la porte avec un geste plein de dignité.
L'habitant de San Francisco se retira l'oreille basse; jamais il ne s'était senti aussi petit, aussi misérable; cette épreuve suffit à le dégoûter pour jamais de chercher des servantes. »
Si le fait n’est pas vrai, il est au moins vraisemblable. Ceux qui veulent avoir des domestiques humbles et soumis, pleins de respect pour leurs maîtres et sachant se tenir à leur place, ceux-là n’ont que faire de venir à San Francisco, je leur conseille de rester où ils sont. Dans les maisons fort riches, un ou deux Chinois remplacent les servantes; quelques personnes, par grand hasard, réussissent à se procurer l’aide de quelque Mary ou Kathleen irlandaise, mais il est presque impossible de rencontrer une Américaine qui consente à s'engager en qualité de domestique.
Les Californiens appellent de tous leurs vœux l’immigration européenne; une foule de travaux urgents sont retardés faute de bras. Le colon qui arriverait Gans le pays avec un petit capital, ne tarderait pas à devenir un riche propriétaire
foncier; il trouverait un État dont le climat ressemble à celui de l'Italie ou du midi de la France, dont le sol produit en abondance de magnifiques céréales, des légumes exquis et des fruits savoureux. Les marchés de San Francisco regorgent d'une foule de denrées regardées ailleurs comme des objets de luxe; saumon, gibier, melons. pêches, raisins, poires, toutes ces délicatesses qui font venir l'eau à la bouche d’un épicurien s’y vendent à un bon marché fabuleux, surtout si l’on songe au peu de valeur de l'argent dans ce pays. Le saumon coûte de huit à dix cents la livre (60 cent.), et le chasselas cinq cents (30 cent.), encore faut-il qu'il soit de qualité supérieure. Aux gourmets plus raffinés encore, la Californie offre l’esturgeon, ce mets « digne des rois » auxquels pour ma part je l’abandonne bien volontiers, n’ayant jamais pu y prendre goût.
Les hôtels de San Francisco combinent dans un harmonieux ensemble les différentes cuisines de Furis, de Londres, de New-York, de la Nouvelle-Orléans. L'étranger qui habite ces somptueux édifices peut — jusqu’à ce que la dyspepsie l'oblige à la tempérance — se régaler à un même repas de bouillie de maïs, de miel, de gâteaux de sarrasin, de pain de froment, d’omelettes françaises et espagnoles, de boulettes de poisson, de terrines de toutes sortes, d’huîtres, de morue, de salade de pommes de terre, de patates, de rôti d’élan, de cailles californiennes, de pâtés de volaille, de crèmes et de glaces; quant aux fruits, entassés sur les tables, ils restent pendant tout le jour à la disposition des allants et venants. Or, pour avoir cette chère copieuse et une chambre confortable, le voyageur ne paye que trois dollars par jour, etmèême, s’il doit faire un séjour prolongé, les conditions sont encore plus avantageuses, on ne lui demande que soixante dollars par mois, c'est-à-dire un tiers de moins que dans les hôtels de New-York. Le service n’est jamais à sa charge, je ne lui conseillerais même pas d'offrir un pourboire au garçon, il risquerait fort d’offenser ce citoyen et de s’attirer un coup de
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