CHAPITRE III [A
l'embarcation glisse doucement sur les vagues. Mais, lorsque la mer est soulevée par la tempète, le voyage est loin de présenter un tel agrément; chacun est occupé sans relâche à vider l'eau qui menace de faire sombrer le frèle esquif, le chef de la famille se tient au scuvernail, anxieux et plein d'attention, car le salut de tous dépend de sa vigilance,
Nous campâmes sur une des îles du golfe de Géorgie, où nous fûmes retenus tout un jour par une forte bourrasque. Le lendemain, comme nous nous engagions dans le canal de Dodd, nous eùmes avec le vieux Neptune un démêlé qui faillit nous devenir fatal. Les vagues, chassées tantôt par le flux, tantôt parle reflux, se précipitaient furieuses en formant des tourbillons et des rapides à travers un étroit passage semé de rochers. Il fallait diriger le canot entre deux gouffres qui s'ouvraient menaçants à quelques pieds de nous ; en cet instant critique, je vis la figure, d'ordinaire si impassible, de notre patron indien exprimer une vive inquiétude, mais il garda le silence et nous n'osâmes l'interroger. Nous ramions avec l'énergie de gens qui disputent leur vie à la mort, enfin le dangereux passage fut franchi. Le Peau Rouge nous dit plus tard en montrant du doigt les tourbillons qui allaient disparaître dans l'éloignement : « Hyou si wash hyack clattawa kikwoully ya wa. » (Beaucoup d'Indiens ont été engloutis en cet endroit.)
Dans l'après-midi, ayant fait halte pour prendre le thé, nous fûmes témoin d’un gigantesque incendie, dont involontairement nous avions été cause. On avait disposé le feu de notre campement au pied d'un rocher qui surplombait audessus de nos têtes ; quelques étincelles allumèrent la mousse sèche, qui à son tour embrasa les broussailles placées pr de là; en un clin d’œil la forèt tout entière était en flammes. Nous avions repris la mer, et poussés par un vent favorable, nous nous éloignions rapidement de l’île; pendant plusieurs heures nous vimes des gerbes brillantes s’élancer vers le ciel, puis un nuage de fumée ferma l'horizon du côté durivage. Ces
incendies, qui durent quelquefois deux ou trois semaines, forment un magnifique spectacle ; mais souvent ils ont ruiné des colonies naissantes. La ville de New-Westminster, sur le fleuve Fraser, fut, il y a quelques années, presque totalement détruite par un accident de ce genre.
Nul autre fait digne d’êire raconté ne signala notre voyage: la traversée du canal de Bute à Victoria nous avait pris seulement cinq jours, encore avions-nous campé chaque nuit. Des juges compétents nous feilicitérent de notre vitesse et de la vigueur de poignets dont nous avions fait preuve, car la distance franchie était de 65 lieues.
Une semaine après notre arrivée à Victoria, le matin du 12 mai, je fus, ainsi que toute la ville, douloureusement impressionné par d'affreuses nouvelles arrivées du détroit de Bute. Quatorze des ouvriers employés aux travaux de la route avaient péri sous le couteau des Tchilicotes, le jour même (30 avril) où les Indiens étaient venus nous réveiller à la stotion en nous annonçant le meurtre du gardien du bac. Le malheureux avait, en cflet, été assassiné, mais son sang n'avait pas suffi aux Peaux Rouges. Le lendemain, lorsque tous les ouvriers dormaient encore d'un profond sommeil, les Indiens avaient cerné le campement, abattu les piquets des tentes, puis armés de fusils, étaient tombés sur leurs victimes, surprises à l'improviste et incapables de se défendre. Plusieurs Européens avaient été frappés de balles, d’autres égorgés à coups de couteau, trois seulement sur dix-sept avaient échappé au massacre.
Un Danois nommé Petersen me raconta qu'au moment où il avait entendu la détonation des armes à feu, il s'était d’un bond dégagé des couvertures qui l'enveioppaient, Mais déjà de hideuses figures avaient envahi la chambre, une hache allait s’abattre sur sa tête: il n'eut que le temps de se jeter de côté, l’arme retomba lourdement et s'enfonça dans le sol L'instant d'après, il était atteint au bras et à l'épaule; des
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