CHAPITRE III
flots de sang coulaient de ses blessures, les assassins crurent l'avoir frappé mortellement et s'éloignèrent. Malgré sa faiblesse, il put se traîner jusqu'à une rivière peu éloigné; et le courant rapide l’emporta en quelques minutes, non sans le meurtrir contre les pierres et les troncs d'arbres, à une distance d’un quart de lieue.
Parvenu enfin à gagner la berge, il avait été rejoint par un de ses compagnons, nommé Mosley. Cet homme, plus heureux que Petersen, s'était échappé sain et sauf, après avoir vu, pendant qu'il cherchait à se dégager de la tente renversée, vingt couteaux percer autour de lui ses malheureux camarades.
Quelques heures plus tard, arriva un autre Européen, le terrassier Buckley, qui, frappé de plusieurs coups à la tête, était cependant parvenu à s'échapper des mains de ses ennemis. Un long évanouissement avait fait croire à sa mort. Lorsqu'il avait repris ses sens, il était étendu au milieu des cadavres sanglants de ses compagnons; un lugubre silence régnait partout; les Tchilicotes, gorgés de butin, avaient repris le chemin de leurs demeures.
Les infortunés, affaiblis et l'âme abattue, se dirigèren vers le bac. Une cruelle déception les y attendait. On avait zoupé l'amarre et le bateau avait été entraîné par le courant. L'épuisement où ils étaient ne leur permettait pas de traverser à la nage, et Dieu sait ce qui serait advenusi Buckley, qui était un ancien marin, n'avait réussi à fabriquer un cordage avec des lianes etdesjoncs; en s'appuyant sur ce flotteur improvisé, il avait gagné l’autre rive, bien que la largeur du fleuve en cet endroit fût d'environ 200 mètres. De là, il aidases compagnons qui passèrent chacun à son tour au moyen du cable. Tous trois purent gagner la côte; s'étant procuré une barque, ils arrivèrent à Manaimo, d'où le paquebot des dépèches les conduisit à Victoria.
Le jour même de l'attaque, M. Waddington campait avec aeux deses agents à peu de distance du lieu où travaillaient les
ouvriers. S'étant levés de bonne heure, tous trois marquaient avec la hache les arbres qui devaient être abattus pour faire place à la route que l’on ouvrait, quand ils furent cernés et massacrés sans avoir pu se défendre. On dit, chose horrible, que les Indiens se gorgèrent du sang des victimes, qu’ils arrachèrent le cœur de l’une d’elles et le mangèrent! Ces affreux détails avaient bien de quoi me faire frissonner, moi qui m'étais trouvé en compagnie de ces malheureux, qui avais reposé sous le même toit, et qui ne les avais quittés que le 28 avril, deux jours avant le sauvage attentat! L'âme pleine d'émotion, je remerciai la Providence de m'avoir si visiblement protégé.
Les Tchilicotes étaient pourvus d'armes à feu. Comment avaient-ils pu se les procurer? Je sus plus tard que des fusils expédiés pour la défense du campement avaient été remis aux indigènes en récompense de divers offices; ainsi, les Européens avaient été tués avec leurs propres armes. En outre, quoique la station fût abondamment munie de carabines, les ouvriers n'avaient en ce moment sous la main que deux revolvers. Mais il ne leur eût servi à rien d'être mieux pourvus, l'attaque avait été si soudaine qu'ils n'auraient pu opposer aucune résistance. L’apparente sincérité des indigènes, leurs démonstrations d'amitié avaient fait naître une sécurité fatale; nul œil, si soupçonneux qu'il fût, n’aurait découvert dans leur conduite le moindre motif d'alarme; je voyageais moi-même au milieu d'eux complétement désarmé; mais le massacre de Bute fut une leçon dont je gardai le souvenir. Depuis ce temps, je ne me suis jamais séparé de mon fidèle revolver, et j'ai reconnu que cette arme inspirait presque toujours aux Indiens un salutaire respect.
Là cependant ne devait point s’arrèter la sanglante tragédie. Trois semaines plus tard, les mêmes atrocités se renouvelaient non loin du Bentinck, sur la côte nord de la Colombie anglaise. Le 17 mai, un convoi protégé par une escorte nombreuse partait de New-Aberdeen sous la conduite d’un colon nommé Mac-
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