CHAPITRE III. 5l
plus fréquents qu’à l'ordinaire. Pendant les cinq dernières années de mon séjour à Alberni, la mort exerça parmi les Indiens d’effroyables ravages... Personne ne les inquiétait, ils avaient des vivres, nulle épidémie ne sévissait dans l’île; cependant ils dépérissaient. Le flambeau de ‘vie des tribus sauvages semblait pâlir et s’effacer devant la lumière de la civilisation, comme la flamme vacillante de nos foyers devant les rayons du soleil de midi. »
Supposons maintenant que ces faits soient certains, et que les Peaux Rouges en aient connaissance, comme cela ne peut manquer d’avoir lieu s'ils voient leur bourgades dépeuplées, devra-t on s'étonner beaucoup qu'ils cherchent, par tous les moyens, à expulser les dangereux envahisseurs de leur sol natal ?
Peu d’endroits offraient des conditions aussi favorables qu'Alberni pour tenter d'amener les sauvages à la vie civilisée; enfermé dans un bras de mer, ce village se trouve à l'abri de toute influence malsaine venue du dehors; si le voisinage des Européens ne laissa pourtant pas que d'être fatal aux indigènes, combien il doit être plus funeste encore dans les contrées ouvertes à tous les aventuriers, dans ces colonies naissantes où la loi est presque toujours impuissante à réprimer les abus. De grandes compagnies comme celles de la baie d'Hudson ou de l'Amérique russe ne vendent pas d'ordinaire d'alcool aux naturels, mais une foule de marchands, alléchés par l'espoir de profits considérables, le font sans scrupule; ils ont même la barbarie de mêler à la liqueur, trop coûteuse au gré de leur avarice, des substances corrosives qui tueraient infailliblement un Européen, et qui souvent tuent les indigènes. Catlin a résumé en quelques mots malheureusement trop vrais dans leur effrayante concision, l’histoire de nos relations avec les Indiens: « Whiskey, tomahawk, couteau à scalper, fusils, poudre, petite vérole, démoralisation, enfin extinction totale de la race rouge. »
Une situation aussi triste est bien propre à suggérer de sé-
rieuses réflexions; mais quel moyen de remédier au mal? Les missionnaires eux-mèmes voient leurs efforts paralysés par l'influence désastreuse de leurs compatriotes. M. Sproat cependant ne regarde pas comme impossible de réconcilier les Peaux Rouges avec la civilisation, et, pour atteindre ce résultat si souhaitable, il propose d'établir des stations, moitié religieuses, moitié laïques, dans les villages indigènes éloignés des établissements européens. Selon lui, cinq hommes blancs, pourvu qu'ils eussent du courage, du dévouement, de la persévérance, suffiraient à diriger cette espèce de mission ; mais il faudrait que deux d’entre eux au moins fussent capables d'exercer un métier. 3
Le succès dépendrait uniquement des efforts sérieux, désintéressés, chrétiens en un mot, des personnes employées à cette œuvre. Aux États-Unis, les Agences indiennes, dont le but ne s’éloignait pas beaucoup en théorie de celui que propose M. Sproat, n'ont pas produit d'effets bien satisfaisants, à cause de l’avidité des personnes choisies qui usaient de leur influence dans un interèt tout personnel et ne s’occupaient nullement des malheureux Peaux Rouges confiés à leurs soins.
Le missionnaire Duncan a entrepris avec plus de succès une œuvre de ce genre au village de Metlakahtla, sur les côtes de la Colombie anglaise. Grâce à lui, on trouve maintenant parmi les indigènes des charpentiers, des maçons, des jardiniers, des terrassiers. Quelques-uns d'entre eux ont formé une sorte d'association et construit un petit bâtiment à voiles qui transporte à Vicloria les produits sur lesquels ils spéculent, huile, fourrures, articles manufacturés. Ils ont nommé leur embarcation 4huh (l’esclave), indiquant par là qu’elle travaille sans relâche et que ce sont eux qui recueillent les bénéfices. Après chacun des voyages périodiques du cabotier, on procède à la répartition des dividendes. L'isolement de la station à sans doute contribué au succès de l’entreprise, mais M. Duncan l’a dirigée avec un zèle
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