CHAPITRE IV
tions favorables, le pays ressemble à un beau parc. Mais si les fatigues du voyagé étaient grandes, comme elles étaient vite oubliées, quand le soir nous rassembiait causant ou fumant autour d'un bon feu, et qu’ensuite, étendus sur un lit de fougères, nous goûtions un délicieux sommeil sous le ciel du bon Dieu! Il n’y a pas de pays au monde, sans en excepter la Californie, qui jouisse d’un climat meilleur que l'ile de Vancouver. Nous avions en outre la bonne fortune d'abattre presque chaque jour des coqs de bruyère, des oies sauvages, voire même un daim. Affamés comme des chasseurs, nous avions en deux repas fait raison d’une respectable pièce de gibier; l'abondance d’ailleurs nous avait rendus délicats ; nous prenions les morceaux les plus succulents, et nous abandonnions le reste, nous souciant peu d'ajouter à la charge déjà très-lourde de denrées et de bagages qui pesait sur nos épaules, des quartiers de venaison qu’il nous était si facile de nous procurer.
Puis, nous avions les joyeuses veillées autour des feux du campement. Le plus souvent, Mac-Donald en faisait les frais; sa vie aventureuse était un texte inépuisable de récits que nous ne nous lassions jamais d'entendre. Fils d'un trafiquant de la Baie d'Hudson, il était né sur les bords du Fraser, mais le commerce paternel avait eu peu d’attraits pour lui; il s'était vite lassé d'acheter des pelleteries aux Indiens, et, fort jeune encore, il s'était embarqué; sa première traversée n'avait pas été heureuse : il avait fait naufrage sur les côtes du Japon, où il avait été retenu prisonnier. La vigilance de ses gardiens ne lui laissait aucun espoir de s'enfuir; depuis plusieurs années il languissait dans ce pays, quand il fut délivré par le commodore Perry, lors de l'expédition bien connue que cet ofticier avait entreprise par ordre du gouvernement américain. Avrès avoir vagué au hasard en différentes contrées, Mac-Donald aborda en Australie, se fit mineur, gagna promptement une fortune qu'il dissipa encore plus vite. Pour rétablir ses finances, il ouvrit une maison de jeu, et installa près des
exploitations aurifères une baraque où les ouvriers pouvaient avec les filles suspectes du pays se livrer au plaisir de la danse. Plus tard, la découverte des gisements de la Colombie anglaise l'avait ramené dans sa première patrie; il avait été patron d’un bac sur le Fraser, puis débitant de liqueurs à Lilloc, enfin mineur à Caribou. Et maintenant, plus robuste, plus jovial, plus aventureux que jamais, il faisait partie de notre petite expédition.
Parfois aussi, Tomo nous racontait des légendes; quelquesunes étaient des contes fabuleux à peu près dépourvus de sens, et bons, tout au plus, à endormir les enfants; mais plu: sieurs, pleines de veine et d'humour, témoignaient des facultés inventives des sauvages, J'en citerai une qui semble être la version indienne de l’histoire de Jonas:
« Un Peau Rouge s'était risqué sur son frèle kanim au milieu de la vaste mer. Mal lui prit de cette témérité. Homme, canot, pagaie, tout fut englouti par un énorme poisson. L’'Indien, enseveli au fond des entrailles du monstre, songeaittristement que sa dernière heure était venue, que jamais il ne reverrait son peuple. Tout à coup, une pensée traversa son esprit, un espoir vint adoucir l’amertume de son affliction. La vengeance, si douce au cœur du sauvage, brillait à ses yeux, et, sans tarder, il commença d'exécuter le projet qu’il avait conçu. Il réduisit sa pagaie en copeaux, mit son canot en pièces et alluma un grand feu sur le sol de sa prison, c’est-à-dire l’estomac de l’amphibie. L'animal ne tarda pas à montrer, par de violents soubresauts, que cette expérience n’était nullement de son goût; puis il essaya, en avaiant vagues sur vagues, de calmer la douleur qui le dévorait, mais il ne parvint pas à l’éteindre. Notre héros, comme on le pense, n'était guère plus à son aise; il tira son couteau, fendit les parois du compartiment-où il était captif, et mit ainsi dans un état déplorable l'appareil digestif de son ennemi. L'animal blessé à mort vint s'échouer sur le rivage. Pendant qu'il se débattait dans les tortures de l’agonie, le Peau Rouge se glissa
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